Cette forme de la jalousie est aussi cruelle que l’autre. Elle procède de la même façon. La décrire, c’est étudier toute jalousie. Voici les phases de la crise :

Vous êtes aimé, vous êtes heureux, vous rêvez à votre maîtresse. Soudain une pensée insidieuse se glisse en vous. Vous vous dites : « Elle a aimé avant de me connaître. » Aussitôt, ce ne sont plus des pensées qui défilent en vous, ce sont des images nettes, implacables qui se lèvent devant vos yeux.

Elle s’est dévêtue pour un autre avant de se dévêtir pour vous… Vous assistez à la scène. Un à un sa jupe, son corsage tombent. Elle est debout, les épaules nues, vêtue seulement de batistes légères ; elle hésite un instant, puis enlève ses bas. L’autre est là ; il la regarde ! Comme il la regarde, mon Dieu !… Vous haletez péniblement. En vain essayez-vous de chasser l’image. Elle reste là, devant vos yeux agrandis… Le corset est enlevé ; elle se redresse avec ce geste inimitable qui n’est qu’à elle ; elle s’étire ; un de ses seins si frais, si doux, sort de la chemise… Il s’approche d’elle… Vous voudriez être mort ! Non, il faut aller jusqu’au bout, il faut voir tout… Maintenant elle est étendue sur le lit, nue, et c’est ce même corps que vous avez couvert de baisers !… Il se penche vers elle ; il la prend dans ses bras ; ils murmurent des mots que vous entendez ; elle se blottit contre lui et voilà qu’elle… Non, non, assez, vous n’en pouvez plus, vous criez de douleur. Et pourtant, pourtant ce n’est pas fini… Vous voyez tout, vous dis-je, tout, avec une affreuse précision. Vous grincez des dents, vous avez le goût de la mort dans la bouche…

La crise peut être d’une minute. C’est alors comme si l’on était percé d’un coup de poignard. Ou bien elle dure des heures et l’on en sort brisé. Puis on a quelque répit. On devient indifférent. L’imagination accablée de fatigue, épuisée, n’a plus la force de reproduire les images… Et soudain, au moment où l’on s’y attend le moins, un mot, un mouvement, on ne sait quoi, réveillent la douleur, et tout est à recommencer.

Parfois on ne s’attache qu’à un petit fait précis. Je me souviens de m’être promené pendant des heures dans une ville que je connaissais à peine, en me répétant : « C’est lui qui l’a déshabillée le premier ! » Et l’imagination me montrait les moindres détails de cette scène.

A d’autres moments, je ne pensais qu’à une chose : « Comment s’est-elle couchée ? A-t-elle pleuré ? Quel regard avait-elle ?… A-t-il été maladroit, brutal ? Où cela se passait-il ?… Il faut que je le sache. Dans quelle chambre d’hôtel ? La nuit ? le jour ?… Son corps vierge, de quelle fièvre tressaillait-il à cette heure unique ? »

Je pleurais de rage, et les passants me regardaient, et parlaient de moi dans une langue que je ne comprenais pas.

Est-il des remèdes contre ces crises affreuses ? Prendre d’autres femmes tout de suite ?… Vous n’en voudrez pas. Pour moi, au lieu de chasser ces images, je les évoquais avec précision. Je restais là, à regarder, avec l’obscur espoir qu’en laissant libre cours au mal il s’épuiserait plus tôt, avec la certitude qu’à vouloir le comprimer, je risquais de mourir empoisonné.