A ce moment, un second personnage, en uniforme celui-là, se détacha du groupe des soldats et vint se joindre à eux. Le commissaire civil, sans montrer d’embarras, le présenta :
— Le lieutenant Ivanof, dit-il.
Savinski, habitué à regarder les hommes et à les juger, prit sa mesure d’un coup d’œil. Il était convenablement habillé et avait l’allure d’un officier de carrière. C’était un jeune homme aussi. Il se tenait droit, les épaules effacées. « Il a appartenu à l’ancienne armée, pensa Savinski, je puis réussir encore. »
— Messieurs, dit-il en souriant, c’est d’une affaire personnelle que je veux vous entretenir. Vous comprendrez tout de suite. Ce n’est pas aux fonctionnaires du gouvernement, qui remplissent ici leur devoir…
— Très pénible, je vous assure, Nicolas Vladimirovitch, très pénible en vérité, intervint le commissaire civil en s’inclinant.
— Oui, reprit Savinski avec plus d’assurance, c’est à des hommes que je m’adresse, d’homme à homme… Le fait est que je suis ici, aujourd’hui, dans une situation assez particulière… Cela peut arriver à chacun de nous, à vous comme à moi… J’ai une femme, à côté, une toute jeune femme qui est venue me voir et que j’ai gardée cette nuit, car les rues ne sont pas très sûres, comme vous savez… Elle ignore tout des choses politiques, c’est une enfant encore… Elle n’a pas vingt ans, voyez-vous… Maintenant, je puis vous donner ma parole d’honneur qu’elle n’est en rien mêlée à ma vie, qu’elle ne sait rien de ce que je fais, et qu’en réalité c’est la première fois, aujourd’hui, qu’elle est entrée dans mon appartement… Mes domestiques, si vous voulez bien les interroger sur ce point, pourront vous confirmer la vérité de ce que je vous dis… Les choses étant ainsi, messieurs, je vous supplie de la laisser libre… Vous comprenez, sans que j’en dise davantage, de quoi il s’agit… Et je vous assure que je n’oublierai jamais le service que vous me rendrez…
A mesure qu’il parlait, il avait peu à peu perdu le sang-froid qu’il avait au début. L’émotion à laquelle il était en proie faisait vibrer sa voix.
Les deux commissaires parurent partager son émoi, et le civil plus encore que le militaire. Tandis que Zoubof hochait la tête approbativement, l’officier eut un demi-sourire presque respectueux pour faire comprendre qu’il lui était, en effet, arrivé d’être en bonne fortune et que c’étaient là choses sur lesquelles un homme ayant vécu savait fermer les yeux. Cependant, lorsque Savinski eut terminé, un grand embarras se peignit sur leurs figures. Ils s’écartèrent un instant et commencèrent à discuter. La conversation se prolongeait. Évidemment, ils se heurtaient à un obstacle difficile à surmonter. Ils revinrent à Savinski.
— Vous pourriez peut-être nous dire le nom de la personne qui est chez vous ? dit le commissaire civil avec un peu de gêne.
— Je préférerais le tenir secret, répondit Savinski, il s’agit de l’honneur d’une femme, vous comprenez…