— Je comprends, je comprends, fit l’officier, cependant…
— En tout cas, nous pourrions interroger votre domestique, suggéra Zoubof, qui paraissait fort désireux de faire preuve de bonne volonté.
Annouchka fut appelée. Les deux commissaires lui posèrent des questions. La vieille servante répondit avec simplicité et assurance. Elle n’avait jamais vu la jeune femme qui avait dîné chez son maître. C’était elle, Annouchka, qui ouvrait toujours la porte. Cette jeune femme n’était pas encore venue à l’appartement. Cette déposition parut faire impression sur les deux commissaires. Cependant, seuls, ils recommencèrent à discuter. Savinski avait, à ce moment, la certitude que la chose était arrangée. Il respirait librement. Que lui arriverait-il ? Il ne s’en souciait pas. Seule Lydia importait. Les commissaires s’approchèrent, de nouveau, de lui. Cette fois-ci, ce fut l’officier qui parla.
— Il nous paraît, Nicolas Vladimirovitch, que la question est, en effet, fort délicate. Notre ordre est formel… Nous prendrions une grande responsabilité en ne l’exécutant pas à la lettre… Cependant, peut-être, pour vous obliger… dans les circonstances actuelles… Mais il va sans dire, n’est-ce pas, que vous nous garderiez le plus grand secret… Personne ne doit le savoir, pas même les soldats qui sont ici…
On voyait les soldats dans la salle à manger par la porte restée ouverte et Savinski, la poitrine gonflée de joie, n’osa pas serrer la main de ses interlocuteurs. Du reste, à cette seconde même, un incident nouveau se produisit qui modifia, hélas ! la situation de fond en comble. Lydia entra rapidement dans le cabinet de travail. Elle était dans un comble d’anxiété et, depuis un quart d’heure qu’elle était prête, se rongeait à se demander ce que signifiaient ces interminables conciliabules. N’en pouvant plus, le cœur déchiré, elle se décida à rejoindre son amant.
— Que se passe-t-il ? Que veut-on faire de toi ? demanda-t-elle, avant que Savinski, atterré, pût l’arrêter.
Il lui parut que le sol s’ouvrait sous ses pieds. L’entrée de la jeune fille avait fait sensation. Les deux commissaires, interdits, la regardaient fixement. La beauté de Lydia, l’éclat de ses yeux, l’indifférence qu’elle montrait pour tous les gens réunis dans l’appartement, l’unique préoccupation qu’on lisait sur son visage pour le sort de Savinski, les laissaient stupéfiés d’admiration. Les soldats eux-mêmes s’étaient rapprochés de la porte du cabinet de travail et leurs regards curieux ne quittaient pas la jeune fille.
— Très pénible, murmura le commissaire Zoubof, lorsqu’il revint à lui, très pénible, en vérité… Je crains, dit-il à voix basse à Savinski, qui avait été obligé de s’asseoir sur la table et qui gardait dans sa main la main de Lydia, je crains que nous ne soyons obligés d’exécuter notre ordre dans sa rigueur.
Savinski ne répondit pas. Il sentait la main de Lydia qui serrait la sienne. C’était une étreinte que rien ne pourrait défaire. Il eut l’impression qu’il irait avec elle jusqu’à la mort.
La perquisition commença. Le bureau fut fouillé. On n’y trouva rien. Ici Savinski était tranquille. Il n’avait pas un papier compromettant. Du reste, depuis que Lydia était près de lui, il avait recouvré son calme. Il avait l’impression d’assister à un spectacle où il ne tenait aucun rôle. Ses nerfs, après tant de secousses, étaient insensibles. Il regardait avec curiosité les deux commissaires poursuivre leurs recherches. Ils s’y montraient assez maladroits. « Ils ne savent pas leur métier, pensa-t-il d’abord. Autrefois la police travaillait mieux. » Ils ne trouvèrent même pas une somme importante en billets de banque que Savinski avait cachée sous un coin du tapis qu’il avait décloué. Il y avait plus d’une centaine de mille roubles en billets anciens. Mais leur maladresse, à la regarder de plus près, lui parut jouée. Oui, manifestement, ils faisaient semblant de chercher avec zèle de façon à n’être pas dénoncés par les gardes rouges, mais ils voulaient aussi que Savinski ne fût pas leur dupe.