Cette fois-ci, un des soldats, un grand diable dégingandé qui ne quittait pas des yeux cette enfant si belle, rit ouvertement.
— Fouillez la prisonnière, dit le gamin d’une voix rêche à un soldat debout près de lui.
Savinski eut un sursaut et s’approcha de Lydia.
Elle se tourna vers lui et, d’un coup d’œil, le supplia de ne pas intervenir. Le soldat hésita, regarda Lydia, se balança sur ses deux jambes, haussa les épaules et finalement répondit :
— C’est inutile, Léon Davidovitch. Vous voyez bien que c’est une enfant…
Tous les soldats présents montraient par leur contenance qu’ils approuvaient l’attitude de leur camarade. Le petit employé blêmit de rage, mais il n’osa pas renouveler son ordre. Il murmura quelques mots inintelligibles dont on entendit seulement la fin.
— … La consigne est formelle, je le ferai moi-même.
Il se leva, vint à Lydia, et, comme pour la forme, se contenta de tapoter légèrement sa fourrure à la hauteur des hanches.
Lorsque Savinski eut répondu aux questions posées et qu’on se fut assuré qu’il ne portait pas de revolver, un des soldats poussa une porte vitrée et ils furent introduits dans le logement qui leur était destiné.
C’était une grande pièce carrée, basse de plafond, à peine éclairée par une lampe électrique pendant au bout d’un fil au centre de la chambre. Par l’unique fenêtre qui regardait sur la cour, pénétrait une pâle lueur qui annonçait la prochaine et tardive arrivée de l’aube. Une odeur âcre, tiède, suffocante, faite de la respiration des hôtes de la prison, de leur sueur, du cuir de leurs bottes, de la paille de leurs matelas, des planches à moitié pourries du parquet, de la fumée rance des cigarettes, arrêta Lydia et Savinski à leur premier pas et les cloua sur place. L’épreuve était plus dure encore que ne l’avait imaginée ce dernier. Il sentit la pression du bras de Lydia sur le sien, mais elle ne dit rien. Cependant leurs yeux s’habituaient à la demi-clarté qui régnait dans la salle et le spectacle qu’elle offrait leur serra le cœur. Des lits de camp, pressés les uns contre les autres, l’emplissaient toute, laissant à peine un étroit passage libre au centre et deux allées qui conduisaient à des portes ouvertes dans la cloison, à leur gauche ; sur une table, un homme était couché, enveloppé d’un manteau militaire qui lui couvrait la tête ; on ne voyait de lui que l’extrémité de ses bottes en porte-à-faux. Sur les lits de camp, et parfois à même le plancher, des hommes étaient étendus dans un affreux désordre, souvent trois d’entre eux occupant deux lits. La plus grande partie de ces prisonniers dormaient d’un sommeil agité, parfois coupé de gémissements ; des mouvements nerveux les secouaient, les faisaient se retourner sur leur couche dure et étroite ; des bras étaient brandis en l’air ; des mains fiévreuses grattaient des nuques piquées par la vermine. D’autres, allongés sur le dos, la bouche ouverte, ronflaient. Dans un angle, la petite pointe rouge d’une cigarette brillait comme un ver luisant égaré dans un jardin infernal. Un petit bossu, hagard, la figure frénétique, surgit soudain de sa couche, courut sous la lampe, tira un calepin de sa poche et, fébrilement, y inscrivit quelques mots… Puis, jetant un regard méfiant sur les nouveaux arrivés, il regagna sa place.