Savinski aperçut enfin, près de la table, un banc sur lequel il y avait une place libre. Il y conduisit Lydia, s’assit et la prit sur ses genoux. Elle se serra contre lui, l’embrassa doucement sans parler. De nouveau, une fatigue insurmontable l’accablait. Elle s’endormit aussitôt. Lorsqu’elle se réveilla une heure plus tard, c’était déjà le jour, le jour gris, triste, des matinées d’hiver de Pétrograd, un jour si pâle qu’il fait regretter la nuit. Elle ouvrit les yeux et vit qu’elle était dans les bras de Savinski. Que lui étaient la prison et ses terreurs ? Elle sourit tendrement à son amant dont la figure grave et fatiguée s’éclaira. Il caressait avec douceur la main de la jeune fille appuyée sur sa poitrine.

Déjà la grande salle s’animait. Des prisonniers se levaient ; ils semblaient harassés et se détendaient en soupirant. Beaucoup allumaient tout de suite une cigarette.

Une heure de sommeil avait rendu à Lydia sa fraîcheur. Elle avait repris une entière tranquillité d’esprit et acceptait avec bonne humeur ce qu’elle appelait une aventure.

— Cette fois-ci, dit-elle en plaisantant à Savinski, je sais au moins quelque chose de la révolution, c’est que cela sent très mauvais.

Des gens venaient à eux, des conversations s’engageaient. La présence de Lydia faisait sensation. Elle avait gardé sa fourrure, mais, à cause de la chaleur de la pièce, l’avait entr’ouverte par le haut. Son cou frais et la poitrine légèrement décolletée apparaissaient. C’était comme si l’on eût apporté des fleurs dans l’air empoisonné d’une chambre de malade. Savinski demandait des détails sur la vie de la prison. La seule chose qui le préoccupait pour l’instant était de savoir à quelle heure on les interrogerait, car il était essentiel que Lydia pût rentrer chez elle pour le déjeuner. Ainsi personne ne saurait où elle avait passé la nuit. Les renseignements furent mauvais. Une douzaine de prisonniers affirmèrent aussitôt qu’ils étaient là depuis trois, quatre ou cinq jours, sans avoir été appelés par Ouritski, sans connaître le motif de leur arrestation. Un officier causait avec Lydia. C’était un homme jeune, il riait et plaisantait. Il avait l’air de s’adapter sans peine à l’existence de la prison. Elle remarqua avec étonnement que ses mains tremblaient tandis qu’il lui parlait. « Comme il a peur ! » pensa-t-elle. Cette impression lui fut désagréable, mais ne fit que l’effleurer. Il y avait en elle une source de bonheur si abondante que rien ne pouvait la tarir. Elle ne songeait même pas à la possibilité d’une longue détention pour Savinski. Tant d’autres avaient déjà été arrêtés ainsi, puis relâchés au bout de quelques jours ! Les prisons de Pétrograd, pourtant immenses, ne pouvaient suffire à loger la moitié de la population… Pour l’instant, elle était entourée de gens aimables qui s’empressaient pour lui plaire ; elle avait son amant à côté d’elle ; elle ne voulait pas voir plus loin.

Il y avait dans cette salle le mélange le plus étonnant qu’on pût imaginer. Des contre-révolutionnaires, c’est-à-dire des officiers de tous grades, quelques bourgeois notables, puis des spéculateurs, un groupe de quatre personnes qui avaient fait un coup hardi en accaparant du platine, puis des prisonniers de droit commun, des escrocs, de simples voleurs arrêtés dans la rue. L’aristocratie de ce groupe-là était composée par une petite bande de faux monnayeurs qui avaient adroitement mis en circulation quelques milliers de faux billets « Kerenski ». Ils avaient l’air satisfaits d’eux-mêmes et portaient haut la tête. Un tiers au moins des prisonniers étaient des bolchéviques arrêtés pour concussion. Un homme fort occupé à préparer du thé sur une table à l’aide d’une lampe à esprit de vin, en apporta un verre à Lydia, qui l’accepta avec grand plaisir. Et comme elle allait boire, il lui dit : « Attendez, attendez », tira triomphalement de sa poche assez sale un morceau de sucre et prononça :

— C’est le seul qui me reste !

Lydia n’osa pas le refuser. Elle apprit d’un de ses voisins que l’homme au sucre était un commissaire qui, envoyé en Sibérie porter de l’argent aux troupes, avait prétendu avoir été volé en route.

Cependant, le chef de la chambrée vint présenter ses respects à Savinski et à Lydia. C’était lui qui réglait les rapports des prisonniers entre eux, fixait le tour des corvées, l’ordre dans lequel ils descendaient aux lavabos, organisait les équipes pour le partage des bidons de soupe, dressait la liste des objets à faire acheter au dehors par un garde rouge. Ce personnage important était un homme d’à peine trente ans, à la figure énergique et plaisante, aux cheveux roux, à l’allure décidée. Il avait eu un emploi élevé à l’état-major de l’armée rouge. Un jour, quatre cent mille roubles avaient disparu de son bureau et il avait été arrêté. Il mena Savinski et Lydia faire le tour du domaine sur lequel il régnait maintenant, et, comme des prisonniers balayaient la salle, il fit passer ses nouveaux hôtes dans une petite pièce voisine où une douzaine de lits de camp se touchaient. Une femme était couchée sur l’un d’eux et tenait entre ses bras une fillette de six ans environ, qui dormait encore. Sur la figure fatiguée de la mère, on lisait qu’elle n’avait d’autre préoccupation que cette petite, qui était pâle, chétive, comme tant d’enfants poussés sur la terre humide de Pétrograd. Lydia, à demi-voix, causa avec elle. Elle avait été prise comme otage avec sa fille, car son mari, accusé de contre-révolution, avait pu s’enfuir. Tant qu’il ne se rendrait pas, elle resterait là avec son enfant. Elle avait l’air à moitié folle de douleur.

— S’il revient, dit-elle, ils le fusilleront… S’il ne revient pas, qu’arrivera-t-il à ma petite ?… Elle ne pourra supporter longtemps cet emprisonnement. Regardez comme elle est maigre !