Les larmes lui montaient aux yeux.
Après avoir mangé, une fatigue invincible le jeta sur son divan. Il dormit longtemps, d’un sommeil lourd coupé de rêves affreux. Il revoyait les jambes maigres, aux genoux osseux, d’une petite fille dans les bras de sa mère, et la petite fille sanglotait, sanglotait sans fin… Puis ce fut un homme au nez busqué, trépidant, qui sautillait autour de lui, exécutant une danse satanique… Et soudain, il s’arrêtait, le regardait dans les yeux et, d’une voix blanche, demandait : « Voulez-vous me donner l’adresse de Spasski ? » Et, tandis qu’il parlait, les sonneries de quatre téléphones derrière lui retentissaient sans interruption. Le vacarme dont elles remplissaient la salle ne cessait pas, faisait bourdonner les oreilles de Savinski qui était comme cloué sur son divan par les yeux fixes de cet homme… Tout à coup, il se réveilla, la sonnerie du téléphone appelait, appelait continûment. Il courut à l’appareil. Un message de Séméonof le priait de passer vers quatre heures au commissariat des Affaires étrangères… Il frissonna, se secoua pour chasser les lambeaux du cauchemar qui restaient accrochés à lui… Il regarda au dehors. Déjà la nuit venait. Il tira sa montre. Il était quatre heures moins le quart. Il n’avait que le temps d’aller au rendez-vous. Mais auparavant il demanda le numéro de Lydia. Où voulait-elle le voir ?… Il ne pouvait être chez lui avant cinq heures. Et peut-être serait-il en retard. Mais elle l’attendrait et Annouchka lui donnerait du thé… La voix claire de Lydia au bout du fil acquiesça.
Vingt minutes plus tard, il était en face de Séméonof dans le grand cabinet Empire jaune et rouge où, plus d’une fois, il s’était entretenu avec M. Sazonof. Il y arrivait plein de ressentiment à la fois et de crainte. L’impudence de ce Séméonof dépassait les bornes. Le faire arrêter ainsi au milieu de la nuit, cela ne pouvait se tolérer. Mais le sentiment que Séméonof appartenait à un parti tout-puissant et sans scrupules l’obligeait à se contraindre. Il fallait patienter encore.
Séméonof se précipita au-devant de lui. Il paraissait avoir perdu cette réserve glacée dans laquelle il était toujours enfermé. Il manifesta une colère véritable à l’idée que son ami Savinski avait pu être arrêté ainsi et mené en prison. Il y avait là l’imbécillité d’une commission indépendante qui agissait à l’aveugle et voulait faire du zèle. Informé par Annouchka dès neuf heures, le matin même, il n’avait pas perdu une minute, avait appelé au téléphone Ouritski qui dormait encore après une nuit de travail, et lui avait enjoint, sous sa propre responsabilité, de relâcher Savinski sans perdre un instant.
— J’ai répondu de vous, Nicolas Vladimirovitch, comme de moi-même, ajouta-t-il avec un pâle sourire… Vous savez toutes mes pensées. Je ne vous ai rien caché. Vous nous êtes indispensable. Vous travaillerez un jour avec nous.
La scène fut brève et, lorsque Savinski le quitta, il pouvait avoir l’impression que son interlocuteur avait joué franc jeu et que sa position était, dès maintenant, plus sûre. Mais, tandis qu’il regagnait son appartement, des doutes lui vinrent. « Est-ce encore une comédie ? se dit-il. Savait-il tout à l’avance ? N’a-t-il pas machiné lui-même mon arrestation ?… Ne veut-il pas ainsi exercer une pression sur moi et me faire sentir que je suis dans ses mains ?… Et Lydia ? Sait-il que Lydia était chez moi ? Il est impossible qu’il l’ignore… Va-t-il se servir de cette arme-là aussi ? » Il remarqua enfin que Séméonof n’avait pas fait la moindre allusion à ce qui avait motivé l’ordre de perquisition et d’arrêt. Pas un mot de Spasski ! Cela était étrange et donnait à penser. Ce ne pouvait être par hasard qu’il avait passé sous silence un sujet d’une telle importance. A ce moment, en pleins pourparlers de paix avec les empires centraux, la question du Don préoccupait vivement les commissaires du peuple. Le front de Savinski se plissait. Il allait à pas rapides, la tête baissée. Il releva les yeux : il était en face de chez lui. Les fenêtres de son cabinet de travail étaient éclairées. Lydia était là… Tout fut oublié.
Quelques minutes après, elle était dans ses bras. Les lèvres sur la nuque de la jeune fille, il respirait le parfum enivrant de la jeunesse. Une minute comme celle-là ne valait-elle pas d’être payée par les angoisses de la nuit, par l’odeur âcre de la prison ? Il écoutait Lydia parler. La musique seule de sa voix était un dictame à tous les maux. Elle racontait son retour chez elle, la joie de retrouver sa chambre, ses meubles, l’atmosphère pure qui y régnait, et puis le déjeuner en famille, le grand appétit qu’elle avait.
— Mon père, dit-elle en riant, m’a assuré que je n’avais jamais eu si bonne mine. Il m’a emmenée chez lui un moment. Ah ! si tu savais comme j’avais envie de lui dire que je suis à toi… Peut-être l’avait-il deviné… Non, non, ce n’est pas impossible ; à la façon dont il me regarde parfois, j’imagine qu’il voit très loin en moi et des choses qui doivent rester secrètes… Au fond, il n’a, je crois, qu’un désir : il veut que je sois heureuse… Comment ? Peu lui importe. Il n’a qu’une peur véritable, c’est que les temps où nous vivons me privent du bonheur qui m’est dû. Mais tu comprends qu’il ne peut pas dire ce qu’il sent… Alors, cela va de lui à moi dans des silences où il semble que nous parlions sans prononcer un mot… Rien que des pensées qui volent, tièdes, caressantes, muettes… Je n’ai pas osé parler non plus et je l’ai laissé se reposer… Et puis j’ai dormi longtemps jusqu’à ce que tu me réveilles… Et me voilà enfin près de toi, dans tes bras, à ma place. Je t’aime… Je t’ai toujours aimé, ne le sais-tu pas ? Te souviens-tu, la première fois, quand je suis tombée à tes pieds… Tu m’as relevée ; j’étais comme étourdie et tu me soutenais avec tant de fermeté et de douceur… J’ai vite repris mes sens, — mais faut-il te le dire ? que penseras-tu de moi ? — j’ai fait semblant d’être encore sans connaissance pour rester un moment de plus serrée contre toi… Et puis je ne t’ai pas vu pendant longtemps ! Où avais-tu disparu, méchant ?… Tu étais enfermé chez toi, près des tiens… Ah ! je te battrai, je crois, dit-elle d’une voix changée. Six mois, tu t’es caché ; six mois tu m’as abandonnée… Tu étais heureux, sans doute… Dis, je t’en supplie, dis que tu n’étais pas heureux sans moi !… (Une douleur véritable faisait vibrer ses paroles…) Mais enfin, tu pouvais vivre ; tu ne me cherchais pas. Il a fallu que le hasard nous réunît chez Nathalie… Moi j’avais appris qui tu étais, naturellement… Mais toi, savais-tu même mon nom ?… C’est encore bien beau que tu m’aies reconnue. Tu ne m’avais pas oubliée, dis ?
— Je sentais toujours ton corps souple et charmant dans mes bras, répondit Savinski.