Sur le trottoir seulement de la préfecture, il échappa à l’angoisse qui, de nouveau, l’étreignait. Il était midi. C’était une claire journée d’hiver. La neige des jardins de l’Amirauté étincelait sous le soleil. Au sortir de la geôle puante, il respira librement l’air sec et glacé. Il semblait pour la première fois de sa vie être capable de goûter la joie d’un jour lumineux et froid. « Que c’est bon ! Que c’est beau ! », répétait-il immobile devant la porte du bâtiment.
A cet instant, d’une embrasure de magasin sur le trottoir d’en face, une jeune femme sortit et vint à lui. C’était Lydia.
Il la serra contre son cœur.
— Je suis heureux ! dit-il, je t’aime !
Ils rentrèrent à pied par le quai du Palais. Ils croyaient avoir vécu un rêve troublé. La seule réalité était l’aube éblouissante de leur amour. Quelques minutes plus tard, ils se quittèrent devant l’hôtel du prince Serge Volynski. Ils se retrouveraient à la fin de la journée… Où ? Ils ne savaient encore. L’appartement de Savinski était-il toujours occupé par les soldats ?… Et même, libre, était-il prudent de s’y rencontrer ?… Cela se réglerait par téléphone dans l’après-midi. Ils se reverraient… Qu’importait le reste !
XVI
UN PONT EST COUPÉ
La vieille Annouchka fit à son maître un accueil touchant. La joie qu’elle montra à le revoir témoignait de la crainte qu’elle avait ressentie à le croire perdu. Les soldats, rappelés par un ordre téléphonique, venaient de quitter l’appartement. Il ne restait d’eux que l’odeur tenace du cuir de leurs bottes. Pendant que le cuisinier préparait le déjeuner, elle fit chauffer un bain, déchaussa elle-même Savinski, lui apporta une robe de chambre.
— Grâce à Dieu, dit-elle, vous voilà en sûreté, barine. Et cette belle demoiselle aussi, je pense.
— Oui, fit Savinski, grâce à Dieu, elle est sauvée.