— Uniquement pour vous satisfaire, répondait Lydia, se relevant et lui faisant un beau salut. Uniquement pour que vous puissiez prendre votre plaisir avec moi, mon maître, jusqu’au jour où vous en aurez assez de ma personne et me renverrez d’où je suis venue.

Et d’autres jours elle disait, couvrant son amant de caresses :

— Je ne comprends pas encore comment tu peux m’aimer. Je ne suis qu’une petite fille, après tout, ignorante et maladroite. Je suis sûre que tu te moques de moi quand je t’embrasse… Que sais-je ? En vérité, rien. Comme je dois te paraître insipide… J’enrage quand j’y pense. Dépêche-toi de m’apprendre tout pour que je ne rougisse pas devant toi.

Et, d’autres fois, elle chantait les louanges de son amant :

— Tu es comme un rocher, disait-elle. C’est la première impression que j’ai eue de toi… te souviens-tu ? devant l’hôtel de l’Europe au jour où l’on a tiré sur Nevski. Autour de toi les gens fuyaient en trombe. Mais tu étais immobile, comme fixé au sol. Je suis venue tomber à tes pieds et j’y suis restée. C’est ma véritable position devant toi. Je tremblais de peur, mais, dès que tu m’as relevée, la peur a disparu. Je sentais que tu avais été créé pour me protéger… Et tu es beau !… (Savinski se prit à rire.) Oui tu es beau, ce n’est pas parce que je t’aime que je parle ainsi. Je l’ai vu tout de suite et, maintenant encore, sois sûr que je puis aussi te regarder objectivement… Tu as la beauté qu’un homme doit avoir. Lord Douglas est ravissant ; mais c’est un enfant. Peut-on se donner à un enfant quand on est une petite fille soi-même ? Tu es arrivé, juste pour moi, à ton heure de perfection…

— Avec beaucoup de rides, interrompit Savinski.

— Des rides ! dit Lydia en colère, qui oserait dire que tu as des rides ! Ce sont les traits qui accentuent ta beauté et lui donnent le caractère que j’aime en toi.

— Ne me parle pas ainsi, dit Savinski en la pressant dans ses bras. Mon bonheur est trop grand. C’est un défi aux dieux.


Une après-midi, comme ils prenaient le thé dans l’appartement de la Fontanka et que leur conversation passionnée revenait sur les débuts de leur liaison, ils évoquèrent les premiers jours de la révolution bolchévique. Savinski, qui avait souvent pensé à la fin tragique du cousin de Lydia et à la longue retraite de la jeune fille, éprouva une irrésistible envie de savoir ce qu’il y avait eu entre les deux jeunes gens. Lydia l’avait-elle aimé ?… Mais il craignait de réveiller une douleur endormie dans le cœur de la jeune fille et, tournant autour du sujet, n’osait l’aborder directement. Le nom de Paul ayant été prononcé, Savinski s’informa auprès de Lydia du caractère de son cousin. Et longtemps la jeune fille ne répondit que par des phrases brèves. Peu à peu, cependant, le voile se levait. La figure de Paul se dessinait plus nette et, finalement, Lydia, reprise par l’émotion ancienne, raconta à Savinski ce qu’avait été pour elle la mort de son cousin.