— Paul, dit-elle, était un enfant encore, il avait gardé une âme merveilleusement pure et droite. Il était incapable d’une lâcheté, même d’une faiblesse… Il m’aimait ; je l’aimais aussi, mais d’une autre manière, comme un frère. Il en avait beaucoup de chagrin… Je ne sais pourquoi, mais je n’étais pas toujours très bonne avec lui. Je connaissais mon pouvoir et quelquefois j’en abusais. Je voulais que Paul m’obéît en tout ; je ne supportais pas de trouver en lui une résistance… Et puis, vois-tu, à ce moment-là, j’étais encore une très petite fille ; je ne me rendais compte de rien, sauf de l’envie constante que j’avais de te voir, toi… J’étais sotte pour toutes choses ; je traversais les jours de la révolution sans les comprendre. Tu te souviens, du reste, tout cela me paraissait un spectacle que je regardais du dehors, mais où rien de moi n’était mêlé… Et voilà qu’éclata soudain ce coup de tonnerre : l’assaut du Palais d’Hiver où Paul était enfermé. Je te l’ai dit alors, je crois. L’idée que Paul pouvait être tué, si près de moi, me bouleversa. Ce n’est qu’à ce moment-là que je sentis le prix de la vie humaine, de la sienne qui était en jeu à cette minute, de la tienne, de la mienne qui pouvaient être menacées le lendemain… J’ai vécu en quelques heures des années, et ce que j’ai pensé alors a eu une grande influence sur ce qui nous est arrivé, à toi et à moi, depuis… Tout cela, je crois que tu l’as deviné il y a longtemps, toi qui sais tout ce qui est en moi… Mais la fin même de mon cousin est arrivée dans des circonstances intolérables. J’avais décidé de le faire évader ; tout était arrangé. Il pouvait sans peine quitter l’école. Je lui en avais fourni les moyens… Mais ce que tu ne sais pas, c’est que Paul a refusé de partir. Il m’a écrit une longue lettre — que je n’ai plus, hélas ! je l’ai brûlée dans un premier mouvement de colère — pour m’expliquer qu’il devait partager le sort de ses camarades… Je me suis fâchée, j’étais irritée contre lui, je lui ai répondu que, s’il ne m’aimait pas assez pour faire sans discuter ce que je lui demandais, je ne tenais plus à le voir… C’est la dernière lettre qu’il a eue de moi, le pauvre petit… Je suis sûre qu’au moment où on l’a tué, c’est à moi qu’il a pensé. Il est mort comme un courageux garçon, mais le cœur déchiré à l’idée que je ne l’aimais plus… Et cela m’a fait tellement de peine que je ne me le pardonnai pas… J’ai cru que je ne pourrais pas vivre. J’étais seule au monde… Tu étais parti pour la Finlande, naturellement… Comme je détestais déjà tes voyages en Finlande !… Puis, j’ai réfléchi beaucoup. Toutes les pensées que j’avais eues, rapides comme des éclairs, le soir de la prise du Palais d’Hiver, se sont développées, ont éclairé des parties de moi restées obscures… Je voyais la vie comme une chose tout à fait nouvelle. C’est très difficile à t’expliquer… Et, un jour, j’ai éprouvé le besoin de sortir de mon isolement et de te revoir. Je n’étais plus la même. J’avais été malade et, tout à coup, la maladie s’est épuisée, j’avais envie d’être heureuse, passionnément ; j’avais tout oublié ; je sentais que je n’avais plus de temps devant moi, qu’il fallait se hâter, que mes jours seraient brefs… et voilà, je suis venue chez toi.


Ils vécurent ainsi quelques mois dans un comble de félicité. Tout conspirait à entretenir l’enchantement de l’heure présente. S’ils pensaient aux dangers courus, ils se souvenaient qu’ils les avaient partagés, et l’évocation des jours périlleux traversés ensemble leur rendait plus chère la tranquillité dont ils jouissaient. Ils ne songeaient pas à l’avenir. L’avenir, pour eux, était leur prochain rendez-vous. Leur ivresse était si profonde qu’ils ne faisaient aucun projet. Qu’arriverait-il d’eux ? Ils ne se le demandaient pas. Libre à ceux qui se meuvent dans des sociétés régulières, ordonnées, faites pour durer, de se projeter dans le futur et de calculer ce que sera leur existence dans six mois ou dans un an. Pendant le tremblement de terre qui secouait la vieille Russie, qui aurait été assez fou pour se soucier de ce que serait demain ? C’était aujourd’hui qu’il fallait vivre. Le sentiment de l’au jour le jour de leur bonheur lui donnait quelque chose de plus précieux. Les tares inévitables d’un amour qui se développe dans la sécurité leur étaient épargnées. Ils ne connaissaient ni les querelles que l’oisiveté fait naître, ni les tracas d’une liaison mêlée au monde et qu’il faut lui cacher, ni l’ennui qui accompagne la satiété, ni ces heures mortes qui naissent parfois dans la certitude d’une possession que rien ne menace. Chaque minute avait son prix car ils sentaient obscurément qu’elle pouvait être la dernière et qu’il fallait épuiser en elle un infini de passion. La nature âpre de Pétrograd leur souriait. Le printemps était en avance, cette année-là. Les jours grandissaient ; la lumière peu à peu s’emparait du ciel plus intense et plus clair, et des souffles d’une incroyable douceur passaient sur les branches encore mortes des arbres, réveillaient la sève endormie dans leurs troncs et apportaient de confuses espérances au cœur des hommes.


Cependant la crise de politique extérieure se calmait. La paix avait été signée. Les Allemands qui avaient pensé un jour à intervenir dans les affaires intérieures de la Russie, ainsi que le manifeste de Léopold de Bavière l’avait fait entrevoir, avaient renoncé à leur projet. Lénine allait pouvoir développer à plein son programme communiste et faire de la guerre civile une sanglante réalité. Partout on poursuivait les hommes en vue de l’ancien régime ou de la première phase de la révolution ; on les emprisonnait ; on commençait à en fusiller sans jugement un grand nombre. A Pétrograd, Mark Salomonovitch Ouritski, chef du service des recherches pour la contre-révolution, avait reçu des pouvoirs absolus et déployait une grande activité. Il ne se passait pas de jour qu’on n’apprît l’arrestation de quelques gens notoires.

Le salon de Nathalie Choupof-Karamine avait passé d’un excès de joie à l’idée que les Allemands allaient rétablir l’ordre en Russie, à un extrême de désespoir en voyant qu’ils s’immobilisaient à deux cents verstes de la capitale. Il retentissait des gémissements que les quelques fidèles qui lui restaient poussaient en chœurs alternés. La maîtresse de la maison avait fait une double perte qui lui avait été sensible. Le lord Douglas était parti pour l’Angleterre avec son ambassadeur et Séméonof avait quitté Pétrograd pour Moscou.

Elle était privée ainsi de la présence chez elle d’un membre du corps diplomatique qui la préserverait, croyait-elle, des perquisitions bolchéviques. Il est vrai que, depuis l’incarcération de M. Diamandi, ministre de Roumanie, les dictateurs terroristes avaient montré qu’ils ne faisaient pas grand cas de l’immunité diplomatique. D’autre part, l’absence de Séméonof lui enlevait un allié secret, mais puissant. Pourtant Ivan Choupof-Karamine et sa femme supportaient mieux que leurs amis la misère des temps. Le gros homme, toujours blême, restait gouailleur et Savinski se demandait quelle était la cause cachée de leur assurance. Il les voyait peu maintenant. Le rôle des Choupof-Karamine avait quelque chose d’inexplicable et de louche. Il jugeait prudent de faire attention aux propos qu’il tenait devant eux. A des occasions rares, le soir, il s’y rencontrait avec Lydia, lorsqu’il ne pouvait la voir autrement.

Il était plus souvent chez le prince Serge, qui le faisait appeler constamment et semblait ne pouvoir se passer de lui ; une étrange intimité était née entre eux. Lydia était le lien secret qui les unissait et parfois Savinski se demandait avec étonnement si Lydia n’avait pas raison lorsqu’elle pensait que son père voyait beaucoup plus loin en elle qu’on ne l’imaginait. En fait, il ne lui parlait guère que de sa fille. Elle était le thème constant de leurs conversations. Il n’avait jamais un mot de regret sur le mariage manqué avec lord Douglas. Au contraire, il paraissait heureux que Lydia eût refusé le jeune Anglais.

— Je savais bien, disait-il avec une joie qui perçait dans ses propos, qu’elle n’accepterait pas ce garçon, si beau qu’il fût. C’est ma fille, je la connais… Elle ne fera jamais rien de médiocre.

Et il regardait son interlocuteur bien en face, comme pour chercher son approbation.