Un autre jour, il fut plus explicite.
— Je pense que vous comprenez bien ce que je veux dire… Je garde ma fille près de moi, j’en suis fier ; je la garde jusqu’à la fin qui viendra quand Dieu voudra… Ne croyez pas que c’est l’égoïsme qui me fait parler ainsi. Je ne m’occupe pas de moi, mais d’elle seule… Je sens, et je ne me trompe pas, qu’aujourd’hui Lydia est heureuse… Comment est-ce que je le sais ? C’est difficile à dire. Peut-être les gens malades comme moi et qui vivent en face d’eux-mêmes voient-ils des choses qui restent cachées pour les autres ?… Et puis, Nicolas Vladimirovitch, il y a plus encore… Il me semble que beaucoup de questions s’éclairent aujourd’hui à mes yeux… Oui, lorsqu’on est près de sa fin et qu’on assiste, comme nous, depuis un an, à la chute d’un monde, la vie se montre peu à peu différente de ce qu’elle nous apparaissait, plus simple en fait… Je crois que, pour nous, à l’heure actuelle, beaucoup de problèmes qui paraissaient insolubles n’existent pas en réalité, et que les hommes ont élevé des barrières factices entre eux et leur bonheur… Il faut ces jours d’épreuve et le voisinage avec la mort pour le comprendre…
Il avait débité cette longue tirade avec lenteur, d’une voix basse, s’arrêtant parfois comme s’il faisait un grand effort pour chercher sa pensée.
Il se tut et il y eut un silence où Savinski croyait voir passer entre eux ce flot de pensées caressantes et muettes auxquelles Lydia, une fois, avait fait allusion. Il était ému à ne pouvoir parler.
Lorsqu’il le quitta, une demi-heure plus tard, le prince l’attira à lui doucement.
— Voulez-vous m’embrasser, Nicolas Vladimirovitch ? dit-il. Je vous aime beaucoup…
Savinski se pencha vers lui. La bouche maigre et la barbe hérissée du prince se posèrent sur sa figure et il sentit en même temps que le baiser du vieillard une grosse larme couler sur sa joue.
Cependant les jours passaient et le mois de mai déjà mettait des feuilles tendres aux branches noires des arbres. Savinski et Lydia, profitant des après-midi prolongées et des claires soirées, se promenaient dans la ville. Ils allaient le long des quais de la Néva, dont les murs de granit avaient peine à contenir les eaux gonflées où filaient lentement à la dérive, comme de grands nénuphars flottants, quelques blocs de glace attardés venant du lac Ladoga. Au delà des flots bleus du large fleuve, les palais élevaient leurs architectures diverses dans la limpidité ambrée des crépuscules. C’étaient les briques rouges du Corps des pages, la colonnade antique de la Bourse, le noble bâtiment de l’Académie des sciences. L’air était d’une transparence lumineuse qu’on ne connaît que dans ces printemps septentrionaux. Parfois ils s’asseyaient sur le parapet du quai et restaient à rêver, laissant leurs regards errer sur les lourdes barques amarrées près des rives. La beauté des heures silencieuses emplissait leurs âmes. Ils se taisaient. Où étaient-ils ? Loin du monde, de la révolution, de ses terreurs, de sa famine. Ils habitaient les terres lointaines et mystérieuses où ont vécu Lorenzo et Jessica, Troïlus et Cressida, Héro et Léandre, tous ceux que la passion a séparés du cercle des vivants.
Il fallait rentrer enfin. Ils ne se décidaient pas à se quitter :