— Restons jusqu’à la nuit, disait Lydia.
Et la nuit se faisant sa complice, le jour traînait dans le ciel des clartés qui ne voulaient pas mourir ; les étoiles déjà apparaissaient sans que le crépuscule eût disparu. Il était près de onze heures. Lentement, ils regagnaient l’hôtel Volynski, et souvent, sans se soucier de ce qu’en penseraient les domestiques, Savinski entrait un instant prendre une tasse de thé chez Lydia.
Tard, il regagnait son appartement.
Ils eurent les nuits blanches où l’on ne peut dormir et où les caresses plus énervantes se prolongent autant que le jour ; ils traversèrent l’été chaud, orageux, humide de Pétrograd où, dans les appartements clos, l’air étouffant rend insupportable le poids des vêtements.
Autour d’eux, la ville s’enfiévrait. L’assassinat des deux commissaires, Volodarski et Ouritski, avait déchaîné la terreur. Les victimes des représailles bolchéviques se comptaient par centaines. Le cercle de leurs relations se rétrécissait. Les uns fuyaient, les autres étaient arrêtés.
Lydia et Savinski passaient sans entendre les cris d’angoisse qui montaient de toutes parts.
II
UNE VISITE
Savinski eut des nouvelles de Spasski. Il vivait secrètement à Moscou, à quelques pas du Kremlin, organisant une association d’officiers contre-révolutionnaires. Il envoya un message à Savinski. Il serait pour quelques jours à la fin d’août à Pétrograd, où il devait absolument le rencontrer.
Savinski ne le cacha pas à Lydia. Il pensait tout haut devant elle et l’idée ne lui serait pas venue de lui dissimuler quoi que ce fût. Mais lorsqu’elle sut que son amant verrait Spasski, elle déclara qu’elle irait avec lui. S’il y avait un danger dans cette visite, elle le devait partager. Du reste, Spasski lui était fort sympathique et elle serait contente de le retrouver. Elle n’ajoutait pas que le sentiment véritable qui la poussait à faire cette visite était simplement le désir de se montrer en compagnie de son amant à un ami de naguère et d’afficher devant lui son bonheur.
Savinski attendait Lydia. Il devait se rendre avec elle dans un appartement éloigné, de l’autre côté de la Néva, où Spasski était descendu. Comme il regardait par la fenêtre pour voir si la jeune fille arrivait, il aperçut un fiacre à sa porte. Le cocher était un vieil homme à barbe blanche, au nez tout petit. Il sembla à Savinski qu’il le connaissait. Il fit un effort de mémoire. Où l’avait-il vu ? — Ah ! à sa porte même, il y avait deux ou trois jours. « C’est un izvostchik de l’Okhrana, pensa-t-il soudain. Ils ne sont pas malins, vraiment. Ils pourraient le changer et ne pas envoyer deux fois de suite le même, surtout dans une rue aussi déserte que la mienne. » — Mais, en même temps, l’idée qu’il était de nouveau suivi lui était fort désagréable. Quel danger encore les menaçait, Lydia et lui ? Il faudrait y penser, prendre des précautions. Ce brusque rappel aux réalités du temps le glaça pendant quelques minutes.