— Réfléchissez encore, Nicolas Vladimirovitch, mais les temps sont tels qu’il faut être avec nous ou contre nous. Dans la période où nous sommes, les dilettantes seront écrasés. Souvenez-vous de ce que je vous dis. Je ne vous prends pas en traître.

C’était le Séméonof de naguère qui parlait encore et Savinski le quitta l’âme glacée.

Se rallier au bolchevisme était hors de question. Se faire le complice des atrocités qui ensanglantaient la Russie et abattaient autour de lui tous ses anciens amis, il ne fallait pas y songer. Et, du reste, quelle action y exercerait-il ? Comment arrêter la catastrophe économique, la chute à l’abîme où roulait la Russie ?

Mais alors, combien de temps pourrait-il continuer à y vivre ? Chaque jour ajoutait aux difficultés et aux dangers. Où aller ? Perm et Koltchak ? L’Ukraine ? Comment emmener Lydia, dont il ne pouvait se passer ? Le vieux prince impotent. La princesse, de volonté malade, incapable de quitter son petit salon. Gagner la Finlande avec eux tous, s’il les pouvait décider ? Mais y retrouverait-il les facilités qu’il avait à Pétrograd de voir Lydia librement cinq ou six heures par jour ? Sa femme et ses enfants étaient en Angleterre. Sonia ne voudrait-elle pas revenir alors auprès de lui ? Comment pourrait-il ne pas la recevoir ? Et la même réponse se faisait entendre sans cesse : il ne renoncerait pas à Lydia.

L’angoisse parfois lui serrait le cœur. Il ne retrouvait la paix qu’auprès de sa maîtresse. Il ne se lassait pas d’elle ; elle ne se fatiguait pas de lui. Chaque jour, au contraire, rendait plus étroits et plus forts les liens qui les liaient. Avait-il vécu avant de la connaître ? Pourrait-il continuer d’être sans elle ? Il causait librement avec Lydia ; il ne lui cachait aucune de ses préoccupations ; il n’y avait entre eux pas l’ombre d’un secret. Devant elle, il « pensait à haute voix », comme il disait, et rien n’était plus précieux, dans l’étouffement que la terreur faisait planer sur la ville, que cette entière ouverture d’âme à deux.

La première fois qu’il parla à cœur ouvert de la situation telle qu’il la voyait, il n’aborda qu’avec crainte l’hypothèse d’un retour possible de sa femme en Finlande.

Lydia l’arrêta aussitôt qu’elle comprit où il voulait en venir. Elle se jeta dans ses bras en pleurant.

— Est-ce que je ne te suffis donc pas ? dit-elle au milieu de ses sanglots. Es-tu las de moi ?… Ne m’aimes-tu déjà plus ?…

Elle étouffait de douleur ; elle ne pouvait parler. En vain, Savinski essayait-il de la raisonner, de lui montrer l’absurdité de ses craintes. Elle n’écoutait rien. Lorsque cette crise eut épuisé sa violence, elle sembla tout à coup transformée. Elle avait repris son sang-froid. Elle discutait avec un calme apparent.

— Je comprends bien, dit-elle à Savinski stupéfait, que tu cours de grands risques ici et que tu ne les supportes qu’à cause de moi. Tu peux être jeté en prison ; il peut t’arriver pire encore. Si tu as peur, comment t’en vouloir ?… A ta place, je sentirais comme toi… Alors, pourquoi discuter ? Il n’y a rien à dire… Prépare ton départ. Je t’aiderai en toutes choses. Mais moi, je ne quitterai pas la Russie… J’aime mieux mourir ici que vivre ailleurs…