Mais elle ne put soutenir plus longtemps cet effort. Elle tomba sur le divan, la tête enfouie dans les coussins, toute frissonnante de mouvements nerveux. Et comme Savinski se penchait vers elle, elle prit la tête de son amant entre ses deux mains.

— Pardonne-moi, balbutia-t-elle, pardonne-moi… Je suis une méchante fille… Mais j’ai trop de chagrin… Ne me quitte pas, toi qui es à moi… Je te suivrai où tu voudras… Tu es le maître ; je serai ta servante…

Elle le couvrait de baisers passionnés. La serrant contre lui, sa joue mouillée des larmes de sa maîtresse, Savinski ne pouvait que répéter :

— Lydotchka, je te l’ai dit il y a longtemps déjà, je ne te quitterai jamais.

....... .......... ...

Le lendemain de cette scène qui avait brisé les nerfs des deux amants, lorsque Lydia arriva, vers les trois heures, chez Savinski, elle trouva Annouchka dans la consternation. A dix heures, ce même matin, un commissaire et un soldat étaient venus chercher son maître en automobile pour l’emmener à la Gorokhovaia. On ne lui avait pas laissé le temps d’écrire, mais il faisait dire à Lydia Serguêvna qu’il ne s’agissait vraisemblablement que d’un interrogatoire et qu’il serait relâché dans l’après-midi. Sinon, elle recevrait le lendemain un billet qu’il lui ferait passer par un des prisonniers qu’on libérait quotidiennement. Lydia pâlit et s’appuya sur la vieille Annouchka, qui la soutint. Savinski en prison !… Sans elle !… A cause d’elle, sans doute… Un remords affreux lui déchirait l’âme au souvenir des paroles dites la veille. Comment attendre ? Comment perdre un instant ? Il fallait courir chez Séméonof… La nécessité d’agir lui rendit des forces. Elle se dirigea à pas rapides vers l’état-major, sur la place du Palais, et demanda à voir le général.

Le hasard voulut qu’il fût à son bureau. Lorsque le nom de Lydia Serguêvna lui fut passé, il la fit entrer aussitôt. Il y avait plus d’un an qu’ils ne s’étaient vus, et l’insensible Séméonof resta stupéfait du changement qu’un temps si bref avait apporté dans l’expression de la jeune fille. Il l’avait quittée, elle était presque une enfant. Il avait devant lui une femme dont les traits bouleversés ne pouvaient altérer la beauté. Et ce visage tout vibrant d’émotion faisait comprendre même à Séméonof la profondeur d’une vie passionnelle qu’il n’avait jusqu’alors pas soupçonnée. Pour la première fois, il sentit un cœur d’homme battre dans sa poitrine, et, comme Lydia lui disait : « Nicolas Vladimirovitch est en prison », il la rassura et, en même temps, un curieux sentiment, jamais éprouvé, et qui ressemblait singulièrement à de la jalousie, monta en lui.

— Ne vous inquiétez pas, dit-il, je vais m’occuper de lui tout de suite.

Il saisit le téléphone. Mais Lydia lui prit la main.

— Il est à côté d’ici, fit-elle d’une voix altérée, à deux pas, à la Gorokhovaia. Allons-y ensemble.