Elle arriva une après-midi de janvier chez Savinski, à peine avait-il fini de déjeuner solitaire sur une petite table collée au poêle de son cabinet de travail. Le visage de la jeune fille était animé et, dès les premiers mots, elle apprit à Savinski ce qui s’était passé.

— Imagine-toi, lui dit-elle, que nous avons eu, nous aussi, une perquisition cette nuit. Mais, grâce à Dieu, personne de nous n’a été arrêté. On venait voir si nous avions des armes cachées et des documents compromettants… Et puis, cela s’est fait à une heure convenable, au moins. Il n’était pas minuit et personne n’était couché… Le plus drôle, chéri, était que le commissaire militaire était ce même Ivanof qui est venu ici, tu te souviens… Il m’a reconnue, cela va sans dire, mais il n’a pas eu un mot devant ma mère… Seulement, quand nous étions seuls un instant, il m’a souri et m’a dit que j’étais toujours aussi belle, imagine-toi… Mon pauvre papa a été très bien. Aucune frayeur, pas même un étonnement. Il semblait qu’il escomptât leur arrivée et qu’il ne fût surpris que de leur venue si tardive. Ivanof s’est excusé auprès de lui et ils sont à peine restés dix minutes dans son appartement… Quant à maman, ç’a été bien autre chose. Il a fallu attendre à sa porte longtemps… Elle était enfermée avec sa femme de chambre et, quand elle a ouvert — le croirais-tu ? — elle s’était mise en grande toilette de bal avec tous les bijoux qui lui restent. Elle tremblait comme la feuille, ma pauvre maman, mais elle était pleine de dignité et dit aux commissaires : « Messieurs, je suis prête à vous suivre, excusez-moi de vous avoir fait attendre. » Elle ne voulait pas écouter un mot de ce qu’ils lui disaient. En vain Ivanof essayait de la rassurer… Elle répétait à chaque instant : « Je vous montrerai, messieurs, comment une vraie Russe sait mourir. » Et, d’abord, j’avais envie de rire, tu comprends, et puis j’ai eu tellement pitié d’elle que les larmes me sont montées aux yeux… Par moment, elle me prenait dans ses bras et disait : « Je pense que la mère vous suffira, messieurs, permettez que j’embrasse ma fille. » C’était une scène déchirante. Ils sont sortis, enfin, la laissant à moitié évanouie avec Katia… Et moi j’ai été obligée de les accompagner dans le reste de l’hôtel où on grelottait de froid… Ils sont partis à une heure et demie, n’ayant rien trouvé, ni papiers, ni armes, sauf un vieux sabre de papa qu’ils ont laissé… Les soldats, cette fois-ci, ont volé quelques objets…

Lydia s’arrêta brusquement, comme si elle avait quelque chose à dire encore devant lequel elle s’arrêtait. Savinski, qui ne la quittait pas des yeux, la vit devenir songeuse ; son front s’était plissé ; ses regards fuyaient ceux de son amant. Elle se rapprocha de lui, mit sa tête sur l’épaule de Savinski et resta longtemps silencieuse.

— Comment vont tes parents, aujourd’hui ? demanda-t-il enfin.

Lydia eut un mouvement brusque.

— Je te dirai tout, dit-elle… Papa est bien ; c’est même surprenant. Il y a longtemps qu’il n’a pas été en aussi bonne santé. Ce matin, il a fait quelques pas tout seul dans sa chambre avec ses deux cannes, et il chantonnait une vieille chanson qu’il aime et que je n’avais pas entendue depuis la révolution… Mais ma pauvre maman est tout à fait bouleversée… C’est un drame véritable… Pense un peu qu’elle ne s’est pas couchée. Non, elle n’a plus qu’une idée : quitter la Russie. Pendant la nuit même, elle a commencé à faire ses malles ; elle y a travaillé avec Katia toute la matinée. Elle répète sans cesse : « Je ne resterai pas un jour de plus dans un pays où les femmes sont traitées ainsi… » Je ne sais pas, mais je crois qu’elle a un peu perdu la tête… Ce matin, elle a voulu absolument envoyer le général Vassilief prendre des places à la gare de Finlande pour Stockholm. Elle croyait qu’on avait encore des billets pour l’étranger comme jadis… Il a fallu que le pauvre général y allât et, lorsqu’il est revenu les mains vides, elle lui a fait une scène, lui a dit que c’était de sa faute, qu’il n’était bon à rien et, finalement, a déclaré qu’elle voulait te voir, que seul tu saurais lui arranger toutes choses. C’est elle qui m’a envoyé chez toi. Elle t’attend…

De nouveau, il y eut un long silence. Lydia restait serrée contre Savinski, comme si elle n’osait le regarder. Il entendait les battements pressés de son cœur. Il n’était pas besoin de la questionner ; il savait quelle passion elle souffrait à cette heure. Il la caressait doucement et à basse voix il lui dit :

— Où que nous soyons, nous vivrons ensemble, ma petite âme… Console-toi, je t’en prie.

— Je sens que je vais te perdre, disait Lydia en sanglotant.

Et elle s’accrochait désespérément à son amant.