Séméonof reprit le thème qu’il avait abordé en se rendant à la prison. Savinski risquait gros maintenant ; aujourd’hui déjà, sa libération n’avait pas été accordée sans difficulté. Et, comme il savait Lydia ardente patriote, il développa avec ingéniosité le thème de la réunion des terres russes sous le drapeau rouge et l’anéantissement de l’œuvre impie de dislocation menée par la première révolution. Sur ce terrain, il était à son mieux.

Il y fut brillant. Il évoqua les grands souvenirs de la Révolution française, et si Lydia ne voulut pas comprendre ce que pouvait avoir d’ingénieux l’allusion au jeune Bonaparte inconnu, cherchant sa voie dans la suite de Robespierre, c’est qu’elle n’y mit pas de bonne volonté. Mais, en vérité, Lydia écoutait à peine. Savinski tardait, à quoi pouvait-elle penser d’autre ? Tant qu’il ne serait pas là, elle n’aurait pas la paix du cœur. Et, du reste, ce cœur était profondément troublé. C’était à nouveau la question du départ qui se posait, la Finlande, le retour de Sonia… Lydia était comme morte. Pourtant, il lui fallut répondre à une question directe de Séméonof qui lui expliquait la nécessité pour elle aussi d’accepter une place dans les bureaux du gouvernement. Personne ne vivrait sans travailler pour les Soviets. Il pourrait la prendre à l’état-major comme secrétaire et lui donnerait une besogne intéressante à faire.

Elle sourit faiblement.

— Je vous remercie, Léon Borissovitch, vous êtes très aimable…

Et soudain, elle bondit sur la porte. Savinski entrait.

— Te voilà, dit-elle, je te revois !

Elle avait oublié jusqu’à la présence de Séméonof qui la regardait sans parler. Quelques minutes plus tard, elle emmenait son amant, lui laissant à peine le temps de remercier Léon Borissovitch.


Quelques semaines passèrent. Une fois de plus, les fêtes de Noël et du jour de l’an furent célébrées dans la tristesse et la misère générales. Les espérances de salut reculaient chaque jour. Il faudrait attendre maintenant l’été pour voir l’amiral Koltchak et le général Denikine reprendre l’offensive en Sibérie et dans le Sud. Réussiraient-ils ? Rien n’était moins certain, et cependant il fallait traverser les mois glacés de l’hiver avec une nourriture et un chauffage insuffisants. Lydia était souvent soucieuse et s’en voulait de sa tristesse. Elle aurait voulu ne donner avec sa jeunesse que de la gaieté et de la joie à son amant. Elle se disait qu’elle devait aujourd’hui lui tenir lieu de tout. N’était-il pas à Pétrograd pour elle seule, séparé des siens ?… Et pourtant, comment se résigner à partir ? Et si elle en avait la force, comment déciderait-elle sa mère murée chez elle, son père incapable de subir les fatigues d’un voyage difficile ? Et puis, auraient-ils un visa ? Ces obstacles lui paraissaient insurmontables, et, le plus grand, c’était en elle qu’elle le trouvait.

C’est alors qu’un événement imprévu vint, une fois de plus, modifier la situation et lui donner un aspect nouveau.