La princesse resta seule à la fenêtre, laissant ses yeux errer sur la Vileika qui coulait au-dessous d’elle. Mais ses pensées étaient avec celle dont l’étudiant venait de prononcer le nom. Depuis qu’elle avait fait la connaissance de Lydia, elle s’était attachée étroitement à la jeune fille. Dans la peine où elle était, Lydia ne lui avait rien caché : Savinski arrêté le jour même où elle quittait la Russie, emprisonné depuis huit mois dans la prison des Kristi à Pétrograd. Elle en avait eu de rares nouvelles, souvent verbales, par des prisonniers qui avaient été relâchés. Il était en assez bonne santé ; il ne se plaignait pas. Il n’avait pas passé devant le tribunal révolutionnaire. Il était évident, par le ton de ses communications, qu’il ne voulait pas alarmer Lydia. La jeune fille, sur ces renseignements, fondait de grands espoirs. Sans doute, Séméonof, très puissant par la faveur de Trotski, protégeait son amant. Quelque sentiment humain vivait encore au fond du cœur de cet être desséché et l’avait empêché de laisser fusiller un homme avec lequel il avait eu des relations amicales. La vie de Savinski était entre ses mains. Aussi Lydia suivait-elle fiévreusement le jeu des influences changeantes dans la politique des Soviets et faisait-elle des vœux pour que Trotski restât au pouvoir. Elle n’avait qu’un but devant elle : rentrer à Pétrograd.
Son père, tant qu’il avait vécu, ne s’était jamais opposé à ce projet, en apparence insensé. Mais la mort était venue le prendre près d’Helsingfors, à la fin de l’été.
Il avait succombé au chagrin plus qu’à la maladie. Le fait est qu’il ne supportait pas de voir sa fille malheureuse et, les derniers temps de sa vie, par un caprice inexplicable de malade, il refusait de recevoir sa femme et n’acceptait que Lydia auprès de lui. Il s’intéressait fiévreusement aux démarches vaines qu’elle tentait pour obtenir des autorités la permission de retourner en Russie. Cette figure de grand vieillard rongé par le souci avait laissé une impression ineffaçable à la princesse Babarine. Il avait voulu la voir une fois avant que Lydia traversât avec elle sur Reval, et, cherchant ses mots avec peine, lui avait recommandé sa fille.
La vieille dame soupira.
Quel drame depuis qu’elles avaient quitté Helsingfors ! D’abord, des espérances magnifiques. Tambour battant, l’armée Youdenitch était arrivée jusque dans les faubourgs de Pétrograd. Lydia, alors, était transfigurée. Comment oublier le feu intérieur qui brûlait au fond de ses beaux yeux ? Puis les mauvais jours étaient venus, l’échec, la retraite, et des bruits sinistres qui couraient d’exécutions en masse à Pétrograd. Lydia s’était fermée. Pas une plainte ne lui avait échappé. Elle restait obstinément silencieuse, comme en proie à une idée fixe, méditant on ne savait quel projet désespéré. Jusqu’où cette âme ardente irait-elle ?
La princesse Babarine n’osait y penser.
Et voilà qu’aujourd’hui il fallait quitter Pskof, rentrer en Esthonie. Le drapeau rouge flotterait longtemps encore sur le Palais d’Hiver de Pétrograd et sur le Kremlin de Moscou.
Cependant, Loukomski reparut. Sa joyeuse humeur à l’idée de voyager auprès de Lydia Serguêvna était insupportable à la princesse, dont le cœur était déchiré.
— Il faut déjeuner, dit-il. Le temps presse.
A ce moment, Lydia reparut et vint s’asseoir silencieusement à table.