La princesse suivait l’effet de ces paroles sur le visage de sa jeune amie. Elle la vit pâlir d’abord, puis, à sa grande surprise, une expression de paix profonde apparut sur ses traits. Elle semblait ne plus souffrir. La supérieure se sentit à ce moment elle-même en proie à une émotion qui la faisait trembler. Elle ne pouvait plus supporter le silence de Lydia et ces yeux insondables… Elle se tourna assez brusquement vers Loukomski, lui disant :
— Allez donc voir, Anton Antonovitch, je vous prie, si l’équipage est prêt.
Comme si Lydia avait lu dans les pensées de la princesse, elle se leva dès que l’étudiant fut sorti, vint s’asseoir tout contre sa vieille amie, lui passa un bras autour du cou et glissa sa tête sur l’épaule de la princesse qui lui baisa le front.
— Il faut que je vous parle, Lise Ivanovna, dit-elle très doucement. J’ai déjà trop tardé… Mais je vais vous faire de la peine, je le sais, et c’est pour cela que j’ai tant remis… Enfin, c’est la dernière minute, il est temps… Seulement, peut-être avez-vous déjà deviné ce que je vais vous dire ?… Il me semble que oui… Je vais rester ici.
La princesse eut un geste d’effroi.
Lydia, lui mettant avec douceur les doigts sur les lèvres, continua :
— Oui, je sais… Ne dites rien… Mais quoi, chez les rouges aussi il y a des êtres humains… Et puis, je n’ai plus le choix… C’est le seul moyen de retourner à Pétrograd.
Elle tourna vers le visage ridé de la princesse ses yeux purs. Celle-ci la regarda longtemps, sans mot dire. Elle lisait au fond de l’âme de Lydia. Elle y voyait une résolution calme, sûre d’elle-même, une flamme qui brûlait et que rien ne pourrait éteindre. Elle baisa ce frêle et courageux visage trois fois, fit sur la jeune fille un grand signe de croix et dit simplement :
— Que Dieu soit avec toi, mon enfant.