Après quelques minutes, Spasski rompit le silence par trois mots qui emplirent la chambre et prirent soudain comme un volume palpable :

— Et la guerre ?

Il ne dit rien de plus. Séméonof s’arrêta net. Il avait pâli. Il hésita un instant, puis, prenant un parti, il répondit :

— La guerre est finie. Ce pays n’en veut plus. La révolution ouvre des questions nouvelles et plus graves. Quand elles seront résolues, alors seulement nous ferons une autre guerre, à notre heure, à notre choix. L’avenir est aux gens qui voient clair.

Il y avait du défi dans la façon dont il prononça ces mots, comme si, n’étant peut-être pas tout à fait sûr de sa pensée, il cherchait par une affirmation hardie à se l’imposer à lui-même.

De nouveau, il y eut un silence, plus pesant que le précédent, et dont l’officier de cosaques lui-même sentit la gêne jusqu’à un point insupportable. Il se leva à son tour, s’approcha de la fenêtre. Il faisait nuit déjà. Sur la place, on voyait à la lueur des réverbères un groupe de soldats devant le manège d’automobiles. Une auto blindée manœuvrait pour rentrer dans le garage. Dans la chambre, il y eut encore quelques minutes de conversation sur des sujets anecdotiques, sans importance. Puis, Spasski et l’officier de cosaques prirent congé de leur hôte. Dans la rue, au moment de se quitter, l’officier demanda :

— Et vous, André Ivanovitch, qu’allez-vous faire ?

— Je suis encore à Pétrograd pour une dizaine de jours, dit-il. Mais l’avouerai-je ? J’ai désiré toute ma vie la révolution, et voilà qu’au jour où elle m’est donnée, elle me fait peur, car elle arrive en pleine guerre et la Russie ne pourra supporter ce double fardeau. Selon moi il faut régler notre compte avec l’ennemi extérieur d’abord. Je vais partir à l’armée. Nous aurons des millions de déserteurs. Comment retenir les soldats sur le front ? Comment leur faire comprendre qu’ils doivent défendre à la fois la Russie et la révolution ?… Peut-être est-ce impossible ? En tout cas, je vais essayer.

IV
UNE JEUNE FILLE

A certaines heures, Lydia se félicitait que la révolution eût éclaté alors que, jeune fille déjà, elle pouvait assister au développement quotidien de ce drame historique. « J’aurais pu naître dans une époque calme et plate, disait-elle, où rien n’arrive, comme maman, par exemple, qui n’avait à songer qu’à ses plaisirs et à ses toilettes. Comme cela devait être ennuyeux ! » Et la jeune file sentait une certaine fierté à l’idée qu’elle « vivait la révolution » et que plus tard, quand elle serait une vieille dame, on viendrait lui demander de raconter ses souvenirs de la grande époque. Personne ne le demandait, ni à son père, ni à sa mère.