— Tant qu’il s’agit de parler, nous ne serons jamais en défaut. J’aimerais voir l’accueil que ferait ce même régiment à l’ordre d’envoyer une relève sur le front.

Il sembla à la jeune fille qu’une douche froide tombait sur elle. Elle se retourna vivement pour savoir qui avait lancé cette phrase. Elle vit derrière elle un jeune officier de l’artillerie de la Garde, à la figure sèche et complètement rasée, aux sourcils en circonflexe, à la bouche mince et longue. Il était de taille moyenne et se tenait très droit. Son regard fixe était glacé et perçant. Il lui déplut infiniment.

— Cet homme est affreux, dit-elle, allons-nous-en.

Mais elle n’avait plus envie de se promener et ramena son cousin chez elle. Elle était silencieuse.


Le jeune officier d’artillerie regarda l’heure à l’horloge sur la tour du bâtiment de la Municipalité. Elle marquait quatre heures et demie. Il se mit à marcher précipitamment jusqu’à la rue des Caravanes où il logeait, presque en face du manège qui abritait un détachement d’automobiles blindées. Dans sa chambre, il trouva deux jeunes gens qui l’attendaient. L’un d’eux était en tenue d’officier, l’autre en civil. Entre ces trois personnages commença aussitôt une longue conversation politique dont le lecteur occidental se lasserait de suivre les infinis et capricieux méandres.

Le maître du logis, Léon Borissovitch Séméonof, qui avait reçu une éducation scientifique, affectait de diviser son discours en parties nettement séparées qu’il énumérait, avec un certain pédantisme, sous les divisions « primo », « secundo », « tertio », auxquelles se mêlaient des grand A, grand B, etc. Il avait pourtant un réel talent d’orateur, parlait avec flamme et d’une façon directe. Son collègue, officier de cosaques taillé en athlète, peinait à l’écouter et, à chaque instant, l’interrompait, ou pour demander une explication, ou pour soulever une objection que Léon Borissovitch réduisait d’un ton sec, en trois phrases, à néant. Il avait alors pour contempler son adversaire défait le même regard qui avait glacé l’âme enthousiaste de Lydia, sur Nevski, une heure plus tôt. Le troisième partenaire restait silencieux. Il portait le nom, bien connu dans le parti social-révolutionnaire, d’André Ivanovitch Spasski. Il avait été en Sibérie pendant quelques années, puis en exil. A la déclaration de guerre, alors qu’il avait l’autorisation de résider à Pétrograd, il s’était signalé par son ardeur patriotique, avait prononcé des discours qui firent sensation et écrit des articles dans lesquels il déclarait que, pendant la guerre, un Russe ne pouvait avoir d’ennemi qu’étranger et que la lutte politique intérieure était criminelle. Il avait été couvert d’injures par les chefs des partis révolutionnaires exilés. Il s’était engagé, avait fait campagne, puis avait été réformé pour cause de santé. Spasski était un homme qui parlait peu, qui n’avait pas de brillant, mais on lisait dans les traits de son visage un peu massif une rare énergie, et ses yeux vifs inspiraient la confiance. Il s’exprimait avec douceur ; on sentait qu’il avait réfléchi à ce qu’il disait et qu’on ne l’ébranlerait pas aisément.

Séméonof arrivait à la fin de son discours qu’il conclut ainsi avec netteté :

— Je me résume, dit-il. Qu’avons-nous devant nous ? Un gouvernement honnête, composé de ce qu’il y a de mieux en Russie, nos chers Cadets, des hommes probes, des théoriciens, des orateurs. D’expérience politique, pas l’ombre, et où en auraient-ils pris, les pauvres ? Ce n’est pas dans les zemstvos qu’on apprend à gouverner les hommes. Mais cela n’est rien. Je veux que ce gouvernement ait tous les mérites du monde, mais il est comme la jument de Roland qui avait toutes les qualités, seulement elle était morte. Où est leur autorité ? Nulle part… Vous me direz qu’ils représentent les forces morales de l’Empire. Aux heures de crise, je ne crois pas aux forces morales, mais aux baïonnettes. Voyez-vous Lvof faisant élever une guillotine sur la place du Palais-d’Hiver et raccourcissant ses adversaires politiques ? Les grands révolutionnaires français ne s’y sont pas trompés. La machine du docteur Guillotin ne chômait pas sur la place de la Concorde. Aussi l’énergie farouche des Jacobins a triomphé et le drapeau tricolore a vaincu l’Europe. En face du gouvernement, le Soviet, un chaos encore, mais dans lequel je discerne toutes les forces obscures qui s’agitent en Russie. Dans ce Soviet, vous trouverez chez les socialistes révolutionnaires ou démocrates autant de talents que chez les Cadets. Sans doute, une égale inexpérience politique, mais un programme plus net, qui va plus droit aux foules que celui de nos libéraux. A inexpérience égale, programme plus séduisant. Mais ce qui emporte tout, c’est que le Soviet a la force matérielle, la baïonnette des soldats qui ont fait la révolution. Contre cela, pas d’argument. Je vais où est la force : je me suis fait désigner par ma compagnie comme son représentant au Soviet. C’est là qu’est l’avenir, c’est là que je travaillerai.

La voix de l’orateur avait lancé ces deux dernières phrases avec une force singulière. Il s’arrêta. Il y eut un silence assez long. Spasski suivait des yeux Séméonof qui se promenait avec agitation dans la pièce, car c’était une décision de principe grave qui menait un ancien officier de la Garde siéger au Soviet socialiste de Pétrograd.