— Grâce à Dieu, dit-il, l’ordre n’est pas venu.
Après déjeuner, ils sortirent et, par la place du Palais d’Hiver, gagnèrent la grande artère de la révolution, la Perspective Nevski. Le temps était brumeux et mou. Une tempête d’une violence extrême avait éclaté le vendredi et des tas de neige fraîche encombraient encore les rues. Mais la bourrasque avait mis fin à la période de froid dont avaient souffert cruellement les habitants de Pétrograd, et, bien qu’il gelât encore, on pouvait prévoir, à quelques souffles d’air plus doux, le dégel prochain.
Nevski avait son aspect accoutumé des dimanches et un double flot de promeneurs, pour la plupart portant la cocarde rouge, coulait en sens contraires sur les trottoirs. Il y avait un nombre infini de soldats, oisifs, errants ; ils semblaient ne savoir trop que faire de la liberté gagnée, sauf qu’ils en profitaient pour ne plus saluer les officiers rencontrés qui avaient replacé leurs épaulettes sur leurs manteaux. Pourtant, ils ne cachaient pas une certaine joie naïve. Lydia le fit remarquer à son cousin. Celui-ci lui répondit aussitôt :
— Ils sont contents parce qu’ils savent qu’ils ne se battront plus.
— Les pauvres, il faut avouer que c’est bien naturel, jeta ingénument Lydia.
Paul, après un instant de réflexion, sourit et dit avec bonne humeur :
— Tu as raison, chérie, être dans les tranchées n’est pas drôle. Regarde, ajouta-t-il, en désignant un groupe de soldats portant chacun un sac pesamment chargé. Sais-tu où ils vont, ces gaillards ? Ils vont à la gare Nicolas prendre le train qui les ramènera à leur village. La guerre est finie pour eux. Et sois bien sûre qu’ils n’ont pas de permission dans leur poche. Sais-tu comment on les appelle déjà ? « Les permissionnaires volontaires »… J’aimerais bien, soupira-t-il, être un permissionnaire volontaire ; nous irions ensemble à la campagne, chez nous, cet été, au lieu de suivre les cours et de faire l’exercice à l’École militaire. Quand est-ce que tout cela finira ?…
Sa charmante figure prit une expression désolée.
A cet instant, ils entendirent derrière eux une fanfare bruyante qui jouait une marche militaire. Quelques compagnies d’un régiment arrivaient sur Nevski, musique en tête. Ils s’arrêtèrent pour le voir défiler et reconnurent l’uniforme du régiment Préobrajenski. Le nouveau de ce spectacle était que les rangs des soldats étaient hérissés de drapeaux rouges et de bannières de même couleur portant de grandes inscriptions blanches, et le surprenant, qu’on lisait sur ces bannières des phrases comme celles-ci : « La guerre jusqu’à la victoire complète », « Patrie et Liberté ». Les soldats marchaient de ce pas régulier et lourd qui donnait au défilé d’un régiment russe quelque chose d’unique comme impression de force massive et irrésistible. Sur leur passage, la foule les acclamait. Un élan d’enthousiasme emportait les âmes. Depuis une semaine, qui avait eu le temps de penser à la guerre ? Et voilà qu’elle apparaissait à nouveau ! Cette fois-ci, le drapeau rouge mènerait la Russie à la victoire sur ses ennemis séculaires. Lydia battait des mains et, sur le visage enflammé de Paul, des larmes de joie coulaient.
Pourquoi faut-il qu’au même moment Lydia entendît derrière elle, dans un groupe, une voix sifflante qui disait :