— Je crois, mon chéri, dit Savinski, qu’il n’y aura pas de bataille. Personne ne veut plus se battre.

Et sa voix, sans qu’il le voulût, avait repris une intonation triste et grave.

Sonia passa une inquiète semaine. Les événements se précipitaient avec une rapidité qui donnait le vertige et la laissait comme essoufflée. En huit jours, il ne restait rien de l’armature ancienne qui soutenait l’empire russe et faisait régner l’ordre et la paix d’Arkhangel aux monts du Caucase, de la Bérésina jusqu’aux rives du Pacifique. Mais Sonia ne voyait pas si loin. Elle pensait aux répercussions que la crise aurait dans son propre ménage. Voilà qu’elle allait être obligée de se séparer de son mari, de le laisser seul dans une ville en anarchie. Elle avait trouvé le bonheur dans le cercle enchanté qu’éclairait la lampe familiale et dans lequel se mouvaient son mari et ses enfants. Elle n’avait d’autre ambition que de conserver le trésor qui était sien. Elle laissait le soin des affaires d’État à d’autres. Elle voulait l’ordre public pour son bonheur privé.

Mais les jours coulaient, l’ordre ne venait pas. Avec tous les habitants de Pétrograd appartenant à sa classe, elle constatait qu’on se trouvait en face d’un néant. Et chez elle, comme chez eux, une fois la première semaine terminée qui vit l’effondrement définitif de l’Empire par l’abdication du Tsar, de nouveau le sentiment de la peur domina. Ce n’était pas qu’on fût menacé directement dans ses biens et dans sa personne. L’effervescence du début passée, la capitale était redevenue calme. Les soldats étaient dans les casernes ; les officiers avaient repris leur place ; les théâtres jouaient à l’ordinaire ; les magasins étaient ouverts ; personne n’avait quitté la ville ; les rues étaient pleines d’une foule bourdonnante et mille meetings joyeux assemblaient les gens aux carrefours. Mais la capitale entière était la proie d’une angoisse très secrète, dont on ne parlait pas, qu’on affectait d’ignorer, mais qui était perçue pourtant par tous et qui se révélait, quoiqu’on en eût, par une nervosité inaccoutumée, par la fièvre qui agitait chacun, par un éclat soudain du regard, par un rire trop bruyant. Cette angoisse était faite moins encore de la peur ressentie pendant la lutte que de l’incertitude du lendemain. Il semblait que le grand vaisseau qui portait la fortune de la Russie eût soudain perdu son pilote et son équipage pour entrer seul, toutes voiles gonflées, sur une mer orageuse et semée de récifs.

III
JUNKERS ET RÉVOLUTIONNAIRES

Lydia n’avait pas d’ami plus intime que son cousin Paul Volynski, garçon de vingt ans avec lequel elle avait joué gamine et sur lequel, depuis que ses jupes s’étaient allongées, elle exerçait un despotisme qu’il acceptait avec la plus extrême faveur. Paul s’était engagé très jeune la première année de la guerre, avait été blessé en 1916, envoyé dans un hôpital à Pétrograd, puis était entré à l’école des junkers (aspirants officiers), dans le Palais d’Été où le tsar Paul Ier avait été assassiné, à dix minutes à peine de l’hôtel de son oncle. Aussi le voyait-on chez ce dernier à toutes ses heures de liberté. C’était un grand garçon, qui, malgré la guerre, malgré sa blessure, malgré ses vingt ans, avait gardé une figure quasi enfantine et de beaux yeux, bleus comme ceux de sa cousine, qui faisaient se retourner les femmes dans la rue. Mais Paul alors rougissait et hâtait le pas. Ce premier dimanche de la révolution, il vint déjeuner chez Lydia. Il l’avait à peine vue depuis le changement de régime et il en avait gros à dire sur les événements de la semaine et les émotions qu’il avait ressenties.

— Tu sais, lui raconta-t-il en arrivant, dimanche dernier a été le jour le plus terrible de ma vie. J’ai cru que je me tuerais. Nous étions consignés à l’école ; nous savions ce qui se passait dans la ville et l’on entendait des coups de feu sur Nevski. Imagine-toi que, vers une heure, le bruit a couru que nous allions descendre en armes dans la rue pour soutenir la police. Aussitôt, je nous vis en rangs sur la Perspective, et devant nous les ouvriers qui nous interpellaient. L’officier les sommait de se disperser. Et ils continuaient d’avancer sur nous. Et je voyais leurs yeux ; il n’y avait aucune colère chez eux, je le comprenais bien. C’était une force inexprimable qui les poussait contre nous. A ce moment, le commandement retentit : « En joue ! », et, alors, j’ai cru…

— Mais, Paul, interrompit Lydia qui avait pâli à écouter son cousin, tu n’as pas été sur Nevski…

— Mais non, je n’y ai pas été, et ce que je te raconte, je l’ai pensé au moment où on nous a fait savoir que nous serions appelés dans la rue et, alors, j’ai vu, comme je te le dis, ce qui se passerait là-bas… Mon émotion a été si forte que j’ai pensé à me tuer plutôt que d’y aller.

Il était encore tout ému à l’idée du drame qui s’était joué en lui.