Le colonel ne dit rien, mais son visage était bouleversé. Il haussa les épaules.
— Que faire ? dit-il.
Et l’aspirant se mit à lui enlever ses épaulettes ; il le faisait avec toute la douceur possible. Puis, quand il eut terminé, il les tendit au colonel qui les glissa dans sa poche. Savinski crut voir une larme, une seule larme, dans ses yeux secs et brillants.
— Allons, fit le colonel.
Il sortit et Savinski, sur ses talons, le suivit le long des maisons. Il marchait avec peine et semblait avoir vieilli de vingt ans.
Savinski ne pouvait effacer cette scène de sa mémoire, et devant ses yeux alternaient les images de la jeune fille qu’il avait ramassée à ses pieds, et du colonel sur qui se penchait l’aspirant. Il les voyait encore au moment où, dans le calme de son petit salon, il disait à sa femme mille choses tranquillisantes sur l’avenir. Il réussit à la rassurer et, lorsque le dîner où ils retrouvèrent leurs enfants fut servi, Sonia avait repris son humeur paisible. Le petit Boris, grand pour son âge, bien planté et aux yeux vifs, voulait avoir des détails sur la journée. Le lycée où il faisait ses études avait été fermé ce lundi-là et son père lui avait interdit de sortir, ce que Boris avait fort mal pris. Il ne savait des événements que ce que les domestiques lui avaient rapporté et leurs récits dramatiques avaient enfiévré le jeune garçon. A les entendre, des flots de sang coulaient dans les rues ; la moitié de la garnison était restée fidèle à l’Empereur et des régiments sûrs, envoyés d’urgence du front du nord distant de quelques centaines de verstes seulement, allaient rétablir l’ordre dans la capitale. Nicolas Savinski écoutait avec plaisir les propos passionnés de son fils et, à la façon dont il le regardait, il était aisé de voir qu’il aimait cet enfant et en était fier.
Avec calme, le père remit les choses au point et continua devant sa femme à parler de la révolution de l’air le plus optimiste. Cela ne satisfit pas Boris qui s’écria :
— Mais, papa, cela ne peut pas se passer ainsi ! Tu n’y penses pas ! On va se battre, pour sûr. Ah ! si j’étais un homme, je prendrais un fusil.
— Pour qui ? interrompit le père.
— Pour la liberté, jeta avec enthousiasme le petit.