— Mais, d’après ce que j’ai entendu, il n’y a pas de désordre, fit-elle, en entraînant son mari dans un petit salon, pas de sang répandu, grâce à Dieu. Nous aurons un gouvernement de braves gens, ton ami le prince Lvof sans doute, Rodzianko, Milioukof.
Le front de Savinski se plissa. La préoccupation se lisait sur son beau visage ; il fit un effort, sourit et dit :
— Ma chère Sonia, nous entrons dans des temps troublés. Ce que sera demain, personne ne peut le prévoir… Tu ne connais ce pays que par ton cœur. J’ai peur que tu ne te fasses des illusions. En tout cas, pour toi et pour les enfants, l’atmosphère de Pétrograd va devenir mauvaise. Sitôt le dégel venu, vous irez à la campagne, mais pas chez nous, cette fois-ci. J’écrirai demain à un agent à Helsingfors de vous trouver une villa en Finlande, près de Wiborg. Je pourrai vous voir ainsi et rester en contact avec vous. Et, si les choses se gâtent trop, je passerai aussi la frontière. J’ai de l’argent à l’étranger : nous pourrons y attendre la fin de la bourrasque… ou de la tempête.
Ce fut au tour de Sophie de froncer les sourcils et de prendre un air anxieux. Mais elle n’ignorait pas qu’il fallait éviter de heurter son mari de front et se borna à dire :
— Tu sais que je n’aurai aucune paix à vivre loin de toi, te sachant ici. A chaque minute, je m’alarmerai, et si les journaux annoncent des troubles dans la ville, que deviendrai-je ?
— Voyons, voyons, ne laisse pas courir ton imagination. Tout s’est passé le plus tranquillement du monde. Et le plus dur est fait…
Nicolas développa ces pensées rassurantes, mais son âme était envahie par de sombres pressentiments. Il était resté sensible, bien qu’il s’en défendît. Le spectacle des trois jours qui venaient de s’écouler, les combats dans la rue, l’anarchie visible lui avaient fait l’impression la plus désagréable. Il ne pouvait effacer de sa mémoire les tableaux qu’il avait eus sous les yeux et, entre tous, deux se détachaient avec une extrême netteté.
Le premier était celui du samedi dernier, où, alors qu’il attendait son traîneau devant l’hôtel de l’Europe, des coups de feu tirés par la troupe avaient éclaté sur Nevski. Ces premiers coups de feu, il ne les oublierait jamais ; ils étaient les précurseurs de la plus horrible des guerres, la guerre civile. Puis, le flot tumultueux de la foule épouvantée, la peur qui se lisait dans tous les yeux, le désordre plus affreux que tout, et, finalement, cette petite fille qui était venue s’abattre à ses pieds. Comme elle était jolie et fraîche, cette enfant ! Il voyait encore son visage effrayé, ses yeux implorants, et cette lèvre inférieure un peu forte, légèrement fendue dans son milieu, et qui tremblait. Elle semblait un oiseau blessé par un chasseur, qui tombe, et dont le cœur bat à grands coups dans la main de l’homme qui le ramasse. Que de corps délicats seront meurtris dans cette lutte, avait-il pensé alors, et cette impression avait été si vive qu’elle ne s’était pas effacée.
La seconde scène, il l’avait vécue le jour même. Dans la cohue des soldats décorés de rouge qui passaient sur Nevski où il se trouvait, il s’était réfugié dans le vestibule d’une maison, dont le suisse qui le connaissait lui avait entr’ouvert la porte. Quelques personnes y avaient cherché asile et, parmi elles, il remarqua un colonel d’état-major, aux épaulettes noires et blanches. C’était un homme d’un certain âge, à la figure réfléchie et intelligente. Il était là, affreusement pâle, et Savinski avait remarqué qu’il tressaillait un peu à chaque coup de feu. Pourtant, il l’aurait juré, le colonel n’avait pas peur. C’était autre chose qui le bouleversait, quelque chose de très profond, d’inexprimable. Et, soudain, un aspirant officier était entré et était allé au colonel avec lequel il avait eu une vive conversation à voix basse. Savinski s’était rapproché. Il entendit l’aspirant :
— Il le faut, il le faut absolument… On a tué le général commandant la Fonderie à Litiéiny et, tous les officiers qu’ils rencontrent, ils les dégradent…