Mais il ne put rattraper Savinski, qui avait de l’avance et qu’il vit disparaître au coin de la place Souvarof. Choupof-Karamine, essoufflé, s’arrêta. L’aspect inaccoutumé de la rue presque vide lui fit soudainement peur ; il tourna sur ses talons et rentra chez lui.


Savinski allait d’un pas régulier, regardant de droite et de gauche, cherchant un traîneau. Mais ce lundi, les izvostchiks de Pétrograd étaient restés chez eux, et cela seul aurait suffi à changer la physionomie de la ville, car leur corporation avait jusqu’alors semblé indifférente aux troubles qui agitaient la capitale. Les jours précédents, on les voyait encore, ou flâner au pas lent de leurs chevaux et se détourner pour laisser passer alternativement des troupes de soldats et des cortèges de manifestants qu’ils ne semblaient pas distinguer les uns des autres, ou stationner à l’ordinaire au coin des rues, accroupis sur leur siège, leur bonnet de fourrure enfoncé sur la tête, à demi endormis, leurs petits yeux à peine ouverts, perdus dans le rêve éternel qui les possède.

Mais ce lundi de la révolution, ils étaient restés chez eux à boire du thé et à grignoter une croûte de pain.

Savinski, qui habitait sur la rive droite de la Néva, s’engagea sur le pont Troïtski. Il ne prêtait aucune attention au spectacle qui l’environnait. A peine remarqua-t-il le passage fréquent d’automobiles militaires. Et, sur les marchepieds d’avant, de chaque côté, un soldat était couché sur le garde-crotte, le fusil tendu devant lui, donnant ainsi une image baroque et moderne des Victoires antiques. Près du pont de Litiéiny, des gens traversaient le large fleuve sur la glace. Le soleil était déjà bas dans le ciel. Savinski fut surpris de voir que le drapeau national aux trois couleurs flottait encore sur la forteresse Pierre-et-Paul. L’air était froid et le vent aigu.

Savinski, après une marche d’une vingtaine de minutes, s’arrêta devant un grand immeuble de la Perspective Kamenno-Ostrof, où il avait son appartement. Sa femme l’attendait et, dès qu’elle entendit le bruit de la porte qui s’ouvrait, courut à lui et l’embrassa. Sophie Savinskaia était une belle personne d’une trentaine d’années. Elle portait les cheveux en bandeaux, ce qui accentuait encore la régularité de ses traits et donnait une importance plus grande à ses beaux yeux noirs et tranquilles. Elle aurait pu avoir les plus grands succès ; elle les méprisait et n’allait pas dans le monde. Elle s’accordait sur ce point avec l’humeur nouvelle de l’homme qu’elle aimait. On ne les vit nulle part. Au sein de la société la plus libre d’Europe, ils donnèrent l’exemple rare d’un ménage dont on ne pouvait dire rien, ni sur la femme, ni sur le mari. Ils avaient, au moment où commence ce récit, trois enfants, l’aîné, Boris âgé de douze ans, et deux filles de dix et quatre ans. Mme Savinski attendait un bébé pour l’automne.

Elle serra son mari dans ses bras, plus tendrement encore que d’habitude, et lui dit d’un ton de voix anxieux :

— Comme j’ai eu peur ! Où étais-tu ? Donne-moi les nouvelles.

Nicolas Savinski haussa un peu les épaules.

— Rien de bon, ma chère, dit-il. Comme tu le sais, les soldats ont passé au peuple.