Cependant, ils avaient traversé le pont Troïtski et approchaient de l’hôtel de la Kchechinsskaia. Devant la façade donnant sur les jardins qui s’étendent jusqu’à la Perspective Kamenno-Ostrof, une foule était assemblée. On y voyait des bourgeois et des ouvriers, des gens du monde et des soldats, des fidèles de Lénine et des curieux. Un drapeau rouge flottait au-dessus du toit ; deux autres décoraient le balcon où le prophète apparaîtrait à son peuple.
Lydia, qui ne voulait rien perdre du spectacle, se glissa peu à peu jusqu’aux premiers rangs des auditeurs. Elle avait une façon à elle de gagner du terrain et de sourire aux gens qu’elle dérangeait, de telle façon qu’ils la laissaient passer sans maugréer. Et Paul suivait.
Un Juif crépu se montra d’abord sur le balcon et se mit à haranguer la foule. Quelqu’un près de Lydia le nomma : Zinovief. C’était le disciple préféré. Avec le maître et sous la protection des autorités impériales, il avait traversé l’Allemagne, une quinzaine de jours auparavant. Il avait une grosse tête ronde qui paraissait posée directement sur les épaules. Il parla avec une rapidité vertigineuse, comme s’il était obligé de dire en dix minutes ce qui aurait dû, en d’autres circonstances, lui prendre une heure. Lydia en restait bouche bée et, lorsqu’il eut fini, se tourna stupéfaite vers son cousin. Elle n’avait prêté aucune attention à ce qu’il disait, tout occupée qu’elle était à suivre le cours rapide des mots qui s’enchaînaient les uns aux autres et semblaient débités d’une seule haleine. Des applaudissements éclatèrent dans la foule émerveillée d’un tel tour de force. Ils redoublèrent soudain. Lénine venait d’apparaître.
L’homme qui était là sur le petit balcon dont il tenait la rampe de ses deux mains blanches étonna la jeune fille. Elle s’attendait à voir un tribun puissant, à la figure bouleversée, un monstre dans le genre de Danton, dont elle avait regardé des portraits dans des livres d’histoire. Et voilà qu’elle avait devant elle un petit bourgeois, placide, bénin, souriant, onctueux. Il était vêtu correctement, son linge était blanc, sa cravate bien nouée. Il avait le teint blafard, les yeux petits, un peu bridés, la moustache et la barbiche blondes bien brossées et ses rares cheveux étaient disposés avec soin sur son crâne chauve. Et la façon dont il parlait ressemblait à l’homme même. Une mimique modérée, pas d’éclats de voix, pas de ces images éblouissantes chères aux orateurs de réunions populaires, que la foule attend et qu’elle acclame. Non, il débita d’un ton posé une suite de raisonnements abstraits, sans couleur, sans force extérieure, qu’il appuyait de petits gestes courts ou qu’il soulignait en se tapotant les mains. Il fut très bref, mais ses partisans l’applaudirent longuement.
Comme ils traversaient le pont pour rentrer chez eux, Lydia ne cacha pas sa déception à son cousin.
— Ce n’est que cela, Lénine ? dit-elle. Te paraît-il bien redoutable ? Il semble un rat de bibliothèque. J’imagine que Danton et Robespierre avaient une autre allure. Il ne me fait pas peur…
Mais Paul, tout à ses pensées, n’avait pas envie de parler de politique. Il ne songeait qu’à ce qu’il avait résolu de dire à Lydia, à la confession qu’il devait lui faire. Il avait dans sa vie ce qu’il appelait une tache, dont il fallait se laver. Il était parti à l’armée très jeune et, alors déjà, il ne songeait qu’à la guerre. A l’arrière du front, il n’avait pas suivi ses camarades dans les soirées où cette jeunesse turbulente se détendait les nerfs, buvant force vin en compagnie de femmes aimables et faciles. Puis il avait été blessé et envoyé à l’hôpital. Là, comme il était en convalescence, il partageait la chambre de quelques officiers. Deux sœurs de charité les soignaient, toutes deux appartenant au monde bourgeois et qui s’étaient engagées dans la Croix-Rouge. L’une d’elles s’appelait Anna Pavlovna. Elle était élégante sous l’uniforme, et la coiffe blanche qui recouvrait ses cheveux noirs encadrait un visage pâle, maigre, qu’illuminaient deux beaux yeux bruns. Paul avait remarqué que ces yeux cherchaient les siens et s’arrêtaient longtemps sur lui. Ses compagnons l’avaient noté aussi et le plaisantaient souvent. Ces plaisanteries ne lui étaient pas agréables ; il n’y répondait jamais. Avec la sœur, il se sentait un peu troublé, plus gêné encore, et restait de glace. Quand elle pansait son bras, presque guéri, elle y mettait une douceur infinie, prolongeait le pansement, découvrait son torse de jeune adolescent plus qu’il n’était nécessaire, et finalement on ne savait si, penchée sur lui, c’étaient des caresses qu’elle lui prodiguait ou des soins. Elle se relevait plus pâle encore. Un jour, c’était en une après-midi d’été très chaude, il était resté seul avec un de ses camarades qui, fiévreux, dormait à moitié sur son lit. Anna Pavlovna était entrée, bien que ce ne fût pas son heure. Glissant sans bruit sur le parquet, elle était venue s’asseoir à côté de Paul qui s’assoupissait en écoutant le bourdonnement d’une grosse mouche qui se heurtait à la fenêtre. La sœur parlait, mais sans suite, et, soudain, elle s’était courbée vers lui, passant un bras derrière la tête du jeune officier qu’elle attirait à elle, tandis que son autre main se glissait sous le drap, et il avait senti sur ses lèvres deux lèvres qui le pressaient passionnément et une langue fine qui s’introduisait entre ses dents. Cela avait duré, lui avait-il paru, un siècle. Puis, à un mouvement du second officier malade qui se retournait en gémissant, elle s’était détachée de Paul brusquement, en lui disant à mi-voix : « Comme je t’aime ! » et avait disparu.
Il avait quitté l’hôpital deux jours plus tard, sous l’impression encore d’une angoisse inexplicable. Le souvenir de cette heure pesait lourdement sur lui et, chose incompréhensible, le hantait surtout lorsqu’il était seul avec Lydia. Il ne pouvait se pardonner de n’être pas parfaitement pur comme elle l’était elle-même. Depuis longtemps, il avait résolu de se confesser à sa cousine et de lui demander pardon. Alors seulement, une fois cette souillure lavée, pourrait-il parler librement.
Ils arrivaient sur le quai du Palais, et Paul, qui s’était tu longtemps, soudainement éclata. Il le fit avec une maladresse extraordinaire, décrivant la scène de la façon la plus objective. Il semblait presque s’en vanter ; il en était conscient, et plus son trouble était grand, plus il faisait effort pour paraître détaché. Il finit par ces mots :
— Voilà ce que j’avais le devoir de te dire.