Lydia le regarda avec stupeur. Sa figure était devenue sérieuse ; elle n’hésita pas un instant, et lui répondit :

— Je trouve ton histoire très vilaine et très sale. En outre, elle n’est pas intéressante. Pourquoi me la raconter ? En quoi me touche-t-elle ?

Paul ne sut que balbutier des excuses maladroites et, au comble du désespoir, regagna l’école des officiers. Lydia s’arrêta chez elle avant d’aller voir son père. Elle jugeait le récit de son cousin à la fois puéril et déplaisant. « C’est un enfant », pensa-t-elle. Et comme elle prononçait ces mots, elle eut soudain une impression étrange : qu’elle était une enfant, elle aussi, et seule dans un monde où s’étaient déchaînées des forces mystérieuses et redoutables. La révolution lui apparut maintenant comme un monstre malfaisant qui, peu à peu, dévorerait des milliers de victimes. Où trouverait-elle quelqu’un sur qui s’appuyer ? Traverserait-elle sans un ami véritable ces temps dangereux ? Elle eut le sentiment de sa faiblesse et de sa solitude… Lorsque sa vieille bonne Katia entra dans la chambre, Lydia était en larmes.


Le prince Serge Volynski avait une façon à lui de sentir et de juger les événements. De tout ce qui se passait dans la capitale, rien ne le surprenait. Il avait fait une croix sur Pétrograd, qu’il appelait une « ville maudite ». Pétrograd ne pouvait l’étonner dans le mal. C’était une création de l’Antéchrist, ville cosmopolite, pleine de Juifs et d’étrangers, siège d’une bureaucratie immense et pourrie, bâtie du reste sur des marais, malsaine, fiévreuse, dans les ténèbres la moitié de l’année, un foyer de corruption morale qui infectait les éléments purs que la Russie entière y envoyait et faisait en peu de temps d’un homme sain quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue. Aussi goûtait-il un plaisir amer à enregistrer la suite calamiteuse des événements qui s’y déroulaient. Il avait applaudi à la réception enthousiaste que Lénine avait reçue à la gare de Finlande et s’était prodigieusement diverti à le voir s’installer dans le palais de la Kchechinsskaia. Les nouvelles qu’on lui apportait du Soviet et le pullulement des Juifs qui s’y multipliaient le remplissaient d’aise. « Ils poussent comme champignons après l’orage, disait-il, cette pourriture couvrira tout. » A d’autres moments, il appelait le feu du ciel sur la capitale. « Qu’il n’en reste pas pierre sur pierre, sinon la Russie entière est perdue. »

Mais le plus souvent il se refusait ces joies moroses. Au fond, une seule chose l’occupait : quels étaient les contre-coups de la révolution dans sa propriété ? Il avait héréditairement un bien considérable dans le gouvernement de Smolensk. Il y était né. Cet homme qui passait tout à sa femme, dont il avait été profondément épris, n’avait montré de la décision avec elle qu’une seule fois dans sa vie. Lorsqu’elle était enceinte de son premier enfant, il avait exigé qu’elle vécût pendant sa grossesse à la campagne et qu’elle y fît ses couches. Il ne pouvait pas accepter l’idée que son héritier naquît à Saint-Pétersbourg. La belle princesse Hélène supporta mal cet exil. Abandonner les enchantements de la capitale était dur. Mais pour une fois le prince fut inflexible. Il fit venir dans son bien quinze jours à l’avance le premier accoucheur de Moscou et Lydia vit le jour, comme disait le prince, « sur la vraie terre russe ». Depuis, il y passait les étés, avec les seules exceptions de quelques brefs voyages à l’étranger, où il allait retrouver parfois sa femme, habituée des eaux d’Allemagne et des plages de France. Le prince avait développé la valeur de son bien. Il en tirait des coupes de bois fructueuses, de l’avoine, du froment, mais la grande affaire, sa création personnelle, était la laiterie. Il l’avait mise sous la direction d’un Suisse nommé Schwarz, qui avait fait venir des vaches de son pays et du Danemark pour les mêler aux vaches du domaine qui descendaient des bêtes données à un ancêtre par la grande Catherine elle-même. Schwarz avait un troupeau de quatre cents têtes ; la plus grande partie du lait était expédiée à Moscou chaque jour et, avec le reste, il fabriquait des fromages de gruyère renommés en Russie. Lorsqu’ils apprirent le changement de régime, les paysans furent lents à s’émouvoir. Dès longtemps, ils se plaisaient à déclarer que la terre leur appartenait. Mais, entre elle et eux, il y avait mille obstacles à franchir qu’ils ne savaient comment aborder. Les lettres de Schwarz donnaient de curieux et inquiétants détails sur lesquels le prince réfléchissait longuement. « Les paysans faisaient des coupes de bois dans les forêts », « les paysans s’étaient approprié le fourrage ». Enfin, un jour, la nouvelle arriva que les paysans avaient pris une douzaine de vaches. Lorsqu’il reçut cette lettre, le prince éclata de colère et les bûches dans la cheminée, bourrées de coups de tisonnier, semblaient crépiter à l’unisson de sa fureur. Le bois, le fourrage, le blé, peu importe, mais toucher à ses vaches, à ces bêtes de prix soigneusement choisies et améliorées par des croisements savants, cela ne pouvait se supporter ! « Cet âne de Schwarz, criait le prince, ne sait pas se défendre. Connaît-il seulement nos paysans russes depuis vingt ans qu’il est chez moi ? Mes vaches dans leurs sales écuries ! Je voudrais voir cela ! Il faut que j’y aille. »

Et il n’y eut pas moyen de lui faire entendre raison. Ni l’extrême difficulté de voyager sur des lignes encombrées par l’afflux des déserteurs, ni l’impossibilité de retenir un compartiment, ni son propre état qui empirait, ses jambes refusant leur service, ni la nécessité de se faire rouler en chaise sur les quais de la gare Nicolas, ne purent l’arrêter. Sa femme fit un effort pour le convaincre de passer l’été en Finlande avec Lydia. Elle ne l’y accompagnerait pas, sa santé lui défendant, disait-elle, un déplacement même de quelques heures. Elle était bien décidée à ne rien voir de la révolution ; le spectacle d’une gare pleine de soldats, à l’avance, la terrifiait. Elle ne pouvait supporter les temps troublés que l’on traversait que dans le calme familier de sa maison. Pas un bruit du dehors n’y pénétrait et ses nerfs malades y trouvaient la tranquillité à laquelle elle était habituée. Elle ne lisait aucun journal et défendait à son vieil ami Vassilief de lui apporter l’écho des agitations extérieures. Si son mari et sa fille habitaient une villa finlandaise, ils pourraient venir la voir souvent et garder ainsi un contact qui lui était cher. Ils y retrouveraient les Choupof-Karamine qui y étaient déjà, non pas qu’ils désespérassent de l’avenir prochain ; car la belle Nathalie continuait à affirmer sa foi dans le développement pacifique de la révolution et en admirait les héros successifs avec une hâte extrême, — pour le moment Kerenski était son Dieu et le prince Lvof n’était bon qu’à jeter aux ordures, — mais simplement pour la plus grande commodité que la Finlande offrait de garder un contact étroit avec Pétrograd.

Le prince n’écouta pas sa femme. Lydia, consultée, accepta avec joie l’idée de passer quelques mois à la campagne. Pétrograd lui était désagréable maintenant. Elle ne s’amusait plus de la révolution ; elle avait envie de la fuir ; elle s’y sentait mal à son aise et espérait retrouver le repos dans la propriété où elle avait vécu tant d’étés heureux. Vers le 10 mai — il y avait eu, quelques jours auparavant, une émeute sur Nevski où l’on avait vu apparaître les peu rassurantes figures de jeunes bolchéviques armés jusqu’aux dents — le prince et sa fille partirent pour Smolensk. Le général Vassilief avait eu encore le crédit de leur assurer, par d’obscures intrigues, la possession d’un coupé dans lequel les voyageurs firent un excellent voyage.

Vingt-quatre heures plus tard, Paul Volynski se mettait en route pour Czernowitz où il allait rejoindre l’armée du général Kornilof. Il n’avait pas encore été nommé officier, mais sa demande d’être envoyé sur le front avait été acceptée.

V
UN HOMME SEUL