Nicolas Savinski avait installé dans une villa, en Finlande, à une cinquantaine de kilomètres de Pétrograd, sa femme et ses enfants. Il restait seul chez lui, mais, chaque samedi, il allait en automobile les rejoindre. Sonia, dès qu’elle retrouvait son mari, l’interrogeait avec passion et s’efforçait de lire sur son visage les préoccupations qu’il voudrait essayer de lui cacher. Elle s’étonnait de ne jamais le voir troublé. Il lui apportait à chaque fois une sérénité ironique et souriante où beaucoup de scepticisme se révélait. « Est-ce une comédie ? se demandait-elle. Veut-il, à cause de mon état, m’éviter toute angoisse et feint-il une tranquillité qu’il ne peut avoir ? »
Savinski racontait la chronique de la semaine. Il semblait ne se prendre à rien. Il disait parfois à sa femme :
— Ma chère, j’ai passé l’âge où l’on se passionne. Je suis, dans la Russie d’aujourd’hui, comme un homme sain dans une maison de fous. Je me refuse pour l’instant à prendre mes contemporains au sérieux. Ce sont des malades. S’ils deviennent dangereux, je les quitterai sans regret. Nous vivrons en Angleterre ou ailleurs, à ton choix. J’ai quelques livres sterling. C’est une belle valeur ; elle montera encore. Boris fera, très jeune, le tour d’Europe auquel chaque Russe est condamné. Et, quand la crise sera passée, je reviendrai travailler en Russie, si tant est qu’il y ait encore une Russie et que j’aie envie de travailler.
Avec son fils seulement, Sonia remarqua qu’il parlait avec plus de sérieux.
— Mon petit, lui disait-il un jour, nous entrons dans une époque intéressante. Ne crois pas ce que te racontent les gens, ne crois pas qu’il s’agisse d’une crise éphémère et que nous retrouverons la Russie que j’ai connue. Les temps nouveaux arrivent. Il y a une poussée énorme d’en bas vers la lumière. L’âme obscure du peuple russe s’agite confusément. Dans la société qui se prépare, mon enfant, il y aura toujours une aristocratie. Mais ce ne sera plus l’ancienne, qui avait perdu conscience de son rôle et de ses devoirs. La nouvelle classe dirigeante se créera par le talent et l’activité. Elle aura un pouvoir mille fois plus grand que celle qui, incapable, disparaît aujourd’hui. Il ne s’agit plus de savoir, mon chéri, combien d’argent je te laisserai. Peut-être n’auras-tu rien de moi. Cela n’a aucune importance. Ce qui comptera, c’est ce que tu seras, ce que tu sauras, la force que j’aurai mise en toi. Si tu as une valeur, tu occuperas, dans la société de demain, une place plus haute que la mienne dans celle d’hier. Il faut travailler à être un homme, Boris, voilà l’essentiel.
Le petit l’écoutait, tendu, passionné. Ses yeux brillaient de plaisir à s’entendre parler ainsi, à être élevé, en quelque sorte, au-dessus de son âge. Il était fier de son père ; il voulait s’efforcer de l’égaler.
— Au pire, continuait Savinski, nous te mettrons dans une école en Angleterre pour deux ans.
Le petit intervint, très rouge.
— Mais je ne veux pas être fouetté, dit-il.
La seule idée qu’il se faisait d’une école anglaise était qu’aux occasions le maître y fouettait ses élèves.