Son père rit.
— De très grands hommes ont été fouettés. Cela nous paraît bizarre, mais les Anglais, qui ont des qualités de caractère, prétendent qu’on n’est pas un homme si on n’a su accepter jeune une bonne correction.
— Jamais, cria Boris, je suis Russe, on ne me touchera pas, je me battrai, je préfère mourir.
— Allons, allons, conclut Nicolas, alors, ce sera un lycée français. On y travaille plus sérieusement que chez les Anglais, et là ta chère peau ne courra pas le risque d’une fustigation doctorale.
A Pétrograd, Nicolas Savinski montrait la même indifférence un peu distante. Il ne se mêlait pas à la chose publique. Plusieurs fois, le gouvernement provisoire lui demanda des conseils et même son appui. Il donnait les conseils, quoiqu’il les sût inutiles, et refusait d’accepter un poste, si haut fût-il. Il voyait le gouvernement comme un bouchon flottant sur des eaux agitées. Les braves gens qui le composaient étaient sans compétence, sans pouvoir et, chose pire, sans volonté, bonne ou mauvaise. Ils travaillaient dans le vide. Qu’attendre de ce néant ? Un seul homme le dominait, Alexandre Feodorovitch Kerenski. Mais chez celui-là non plus Savinski ne découvrait rien de positif. L’apparence de la force seulement. Il le comparait à un ingénieux hercule de foire qui jonglerait, aux applaudissements de la foule ébahie, avec des poids truqués et creux. Du reste, Savinski, homme sain, avait horreur des manifestations hystériques qui signalaient partout, sur le front, à l’arrière, et dans la capitale, le passage de ce rhéteur ivre de mots. Savinski attendait une catastrophe, mais il l’attendait avec un sourire désabusé, avec le fatalisme souriant dont aucun Russe ne peut se débarrasser. Il comprenait que des forces immenses, obscures, mal définies, inconscientes, étaient en jeu et jugeait qu’aucun homme ne pouvait alors les maîtriser. Comme tous ses compatriotes, il ne manquait pas de raisonnements ingénieux et subtils pour justifier son point de vue. « Nous faisons une maladie grave, disait-il, dont les causes se perdent dans la nuit des temps. Surveillons le malade, mais il ne dépend pas de nous de hâter le dénouement, bien moins encore de prévoir quel il sera. Attendons et regardons. »
En juillet, il crut que l’abcès allait crever. Les extrémistes descendirent dans la rue et furent maîtres de la ville pendant quarante-huit heures. Puis, d’une façon inexplicable, le gouvernement l’emporta, presque sans lutte, et la vie reprit son cours paisible et anarchique. Savinski, à la suite de ces journées hasardeuses, conçut un grand mépris pour Lénine, qui, ayant la force en mains (mille mitrailleuses !), s’était montré incapable d’établir un plan et de prendre une décision, — et un mépris plus grand encore pour Kerenski, qui, maître de la situation par une victoire inespérée, n’avait pas su en profiter pour abattre ses adversaires, fusiller Lénine et Trotski, ruiner ainsi le parti bolchévique et permettre enfin à la Russie de respirer un peu dans un ordre si aisément rétabli. Il eut beau jeu à la campagne pour montrer à sa femme combien il avait raison de ne pas se passionner et combien il était vraisemblable que l’anarchie actuelle se prolongerait indéfiniment, sans incidents graves.
Mais, au fond de lui-même, Savinski, quoi qu’il dît, et peut-être même sans qu’il voulût se l’avouer, s’intéressait prodigieusement aux événements qui se déroulaient sous ses yeux et tâchait d’en prévoir le cours incertain. Il semblait qu’il y eût deux hommes en lui, le spectateur curieux, contemplant comme de l’anneau de Saturne la révolution qui agitait cet empire immense, et, d’autre part, l’acteur qu’il était, de bon ou de mal gré, dans cette même révolution. Il se rendait compte de la dualité de ces points de vue, les jugeait inconciliables, mais n’en souffrait pas. Jamais il ne travailla autant à sa banque, préparant l’avenir, usant en maître de ses facultés pour profiter des moindres occasions, jouant dans des circonstances difficiles un jeu serré et hardi, se glissant sans bruit à la faveur du désarroi général dans de nouvelles affaires qui, l’ordre rétabli, lui donneraient une force décuple et feraient de lui la première puissance de la Russie financière. Et il y avait dans tout cela un élément inconnu, une part laissée à la Fortune, un quelque chose de hasardeux qui était fort séduisant. Le travail acharné auquel il se livrait, au lieu de le fatiguer, semblait lui donner des forces nouvelles. Il était dispos et, quand il sortait de son cabinet, il marchait dans la ville avec une sorte de joie intime qui lui faisait redresser sa haute taille, bomber sa poitrine forte. Il était resté jeune. Les femmes le regardaient encore et, au passage, il voyait de beaux yeux rieurs ou attendris se tourner vers lui. Il n’y était pas insensible, et, bien qu’il n’en usât pas, il lui était agréable de constater qu’il avait gardé le pouvoir ancien qui lui avait valu jadis tant d’heures agréables et fugitives.
Il supportait ainsi, mieux qu’il ne l’aurait cru, la séparation d’avec sa femme, dont il s’était habitué pourtant, pendant quatorze ans, d’avoir la présence continue près de lui. Il dîna plus souvent au restaurant et chez des amis, revit un peu de monde. La société de Pétrograd s’était dispersée, mais moins qu’à l’ordinaire, et, par la grande difficulté qu’on avait à voyager, beaucoup étaient restés dans la capitale dont les terres étaient éloignées. Quelques-uns, effrayés aux premiers coups de feu, avaient passé la frontière et s’étaient installés en Finlande ; d’autres, terrifiés, avaient d’un seul élan gagné la Suède, emportant ce qu’ils pouvaient de titres, d’argent et de bijoux, et vivaient luxueusement à Stockholm, vendant une à une leurs pierres précieuses pour subsister pendant les quelques mois que, selon eux, durerait la crise. Mais il restait dans la capitale un noyau de l’ancienne aristocratie et les gens d’affaires fort préoccupés de sauver dans la tourmente les épaves de leurs biens. Il régnait dans ce monde-là une sorte de fièvre assez joyeuse et pas feinte, un désir d’accepter gaiement, tout au moins en société, les coups du sort qui pleuvaient comme grêle. On apprenait ainsi en dînant et par le propriétaire même, qui en faisait un récit plaisant, que les paysans avaient pillé son château historique de X… et fait un feu de joie des beaux livres du XVIIIe siècle français qui ornaient sa bibliothèque. « Et l’on accuse nos paysans d’obscurantisme, concluait-il, alors qu’ils se chauffent et s’éclairent à la lumière même de Voltaire et de Rousseau ! »
Les femmes, dans cette atmosphère si curieuse qui obligeait à regarder toutes choses sous un angle inaccoutumé, s’adaptaient avec la souplesse qui leur est propre aux conditions nouvelles de vie que la révolution leur apportait. Elles avaient toujours été insouciantes et, plus que partout ailleurs, indifférentes à l’ordre d’une société régulièrement constituée et réglée à l’occidentale dans ses moindres détails. Elles étaient habituées à suivre, sans calculer trop, leurs caprices ou leurs passions. Les contraintes auxquelles elles s’assujettissaient ne leur étaient pas lourdes. Du bouleversement général, elles pensaient qu’il sortirait un monde inconnu où elles seraient plus libres. La peur qu’elles avaient éprouvée et qui était encore en elles leur donnait un goût plus ardent à goûter les plaisirs d’une existence qu’elles sentaient menacée et précaire. Elles ne connaissaient plus les heures grises où naguère elles sombraient dans le néant. On jouait aux cartes avec frénésie, on dansait, et même, s’armant de courage, on allait parfois passer la nuit aux Iles chez les Tziganes. Le risque de l’aventure, la rencontre probable de soldats maraudeurs, les coups de fusil possibles, ajoutaient un peu de poivre à l’agrément d’une fête naguère trop banale.