Savinski regardait, écoutait, et se mêlait à ces jeux, sans s’y engager trop. C’était un spectacle dont il ne prenait que les dehors. Il se prêtait et ne se donnait pas. Il échappait par une plaisanterie légère aux attaques trop directes et rentrait chez lui où, pourtant, la solitude de son vaste appartement commençait à lui peser. Il se rendait compte, aux heures de lucidité, qu’il était peut-être plus sage de ne pas rester, pendant ces temps troublés, seul en face de soi-même et que l’époque faisait, même pour un homme de sa trempe, du divertissement, une nécessité.

Il voyait des gens politiques, et son éclectisme désabusé les lui faisait chercher dans tous les partis. Il accordait peu d’importance aux programmes et aux étiquettes. Il croyait aux hommes et s’efforçait d’en trouver autour de lui. Il causait ainsi avec tous et suivait la voie de quelques-uns. Il ne rencontrait le plus souvent, avec des qualités d’intelligence parfois rares, que confusion, incertitude, brouillamini.

C’est ainsi qu’un jour un ami lui amena André Spasski. Il revenait de l’armée, terrifié des progrès qu’y faisait une incomparable propagande bolchévique, laquelle disait simplement aux soldats : « Vous voulez la paix ? Ne vous battez pas. Vous voulez la terre ? Rentrez au village avec votre fusil et prenez-la. » C’était un miracle qu’il restât encore quelques millions d’hommes sous les drapeaux. Le généralissime Kornilof espérait arriver à reconstituer, si on lui en donnait le pouvoir, une armée moins nombreuse, il est vrai, mais plus solide, et poursuivre la lutte avec les Alliés. Spasski rentrait à Pétrograd pour y soutenir par une vigoureuse campagne les efforts du généralissime et s’occupait de la fondation d’un grand journal, la Russie nouvelle, qui combattrait le parti bolchévique et le romantisme social-révolutionnaire de Kerenski. Il plut à Savinski, qui trouva en lui une volonté d’agir qui le portait droit sur l’obstacle. Savinski, en peu de temps, lui réunit les fonds nécessaires pour lancer son journal.

La curiosité passionnée et pourtant dédaigneuse de Savinski l’amena à rencontrer quelques personnalités du Soviet. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de Séméonof, l’officier de la Garde, ancien ami de Spasski, et qui, dès les premiers jours de la révolution, s’était jeté dans le parti bolchévique. Séméonof lui parut une des figures curieuses de ce temps. Il s’étonna de trouver dans cet agitateur des manières parfaites et l’habitude du monde. C’était, en outre, un homme fort instruit et d’une culture livresque étendue. Il surprenait par la froideur glacée de ses raisonnements, par l’enchaînement mathématique de ses thèses, par la souplesse de sa dialectique et l’ingéniosité prodigieuse de ses commentaires, par la multiplicité des points de vue dont il envisageait la situation de la Russie, par l’imprévu des rapprochements qu’il en faisait avec des crises analogues dans l’histoire ancienne ou moderne, par l’absence totale dans ses propos de toute sentimentalité, par le cynisme, enfin, avec lequel il affectait de ne traiter une question humaine que par son côté politique. Avec cela, de l’allant, une fertilité d’esprit jamais en défaut et un certain accent d’ironie qui donnait un étrange ragoût à ses propos.

A Nicolas Savinski, dont il voulait capter la confiance, il disait :

— Soyez assuré, Nicolas Vladimirovitch, que nous n’éviterons pas le bolchévisme. Vous connaissez l’âme russe ; elle est bien éloignée des théories du juste milieu chères à nos amis les Français. Elle a le vertige des extrêmes. Elle s’y sent attirée par une force aussi irrésistible que celle de l’aimant. Elle ne s’effraie de rien. Le communisme est le plus absolu des systèmes. Voilà une chance de succès… Peut-être est-il absurde, irréalisable ? Ne croyez pas que ce soit cela qui en détourne un Russe. Bien au contraire, notre Russe aime à montrer que rien ne lui est impossible. Il y a une force prodigieuse en ce peuple : il a foi en lui-même. Il veut tenter ce qui n’a pas été tenté. Et comme il est catholique ! Il embrasse le monde. Qui a dit qu’un Russe ne peut pas se sentir heureux s’il ne voit avec lui l’univers entier partager sa joie ? Il ne concevra le communisme qu’universel et il organisera des signaux lumineux dans la steppe pour communiquer son bonheur aux planètes de notre système solaire. Alors seulement il respirera à l’aise. Il reconnaît en Lénine un homme de son sang. Lénine ne s’arrête pas à moitié chemin ; il va jusqu’au bout de sa pensée. Rien ne peut plaire davantage à l’âme russe… Qu’avez-vous à lui offrir en échange ?… Lorsque la révolution a été faite, le paysan a compris deux choses : qu’elle devait lui donner la paix et la terre. Vous ne savez faire ni la paix ni la guerre, et la terre aujourd’hui n’est à personne. Comment voulez-vous que notre Ivan russe vous suive ?… Nous, il nous entend au premier mot. Avec lui, nous l’emporterons.

— Mais croyez-vous le communisme perfectionné des social-démocrates possible à cette heure-ci en Russie ? intervint Savinski. Il me semble, pour autant que je me souvienne de mes lectures de Marx, que le communisme ne peut s’installer que dans une société hautement développée et industrialisée à son comble. Nous sommes loin d’être arrivés à ce point en Russie. Une énorme majorité de paysans obscurs et pour trente paysans un ouvrier à peine. L’industrie est en enfance chez nous. Nous sommes, en outre, ruinés par la guerre. Où est l’état de surproduction qui doit, suivant votre prophète, amener à la socialisation totale ?

— De cela, je ne m’occupe pas, répondit Séméonof. Je regarde la situation du point de vue politique. Le seul parti qui peut triompher aujourd’hui est celui qui a promis la paix et la terre. Pourquoi nous avez-vous laissé cet admirable programme ?… Je suis pour ceux qui gagnent, et c’est pour cela que je suis entré dans le parti bolchévique. Si le communisme est impossible, eh bien, nous ne serons plus communistes quand nous serons au pouvoir. Mais nous aurons le pouvoir, le pouvoir en Russie, un monde entier à nous !… Comprenez-vous bien ce que cela signifie ? Une fois les maîtres, nous manœuvrerons. Mais si vous voulez conduire un bateau, il faut être dans ce bateau et tenir le gouvernail. C’est à quoi je me prépare. Et nous aurons besoin de toutes les intelligences, et de vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch. Dans quelques mois, il s’agira de choisir : être un émigré, ou travailler avec nous. Un émigré, ce qu’il y a de plus affreux au monde. Un Russe à l’étranger perd toute raison d’être. Le Russe, c’est Antée ; il n’a de force que lorsqu’il pose ses grands pieds sur le sol natal. Vous êtes trop Russe pour quitter notre « terre riche et grande ». Je vous le dis, Nicolas Vladimirovitch, les choses iront de telle sorte que, lorsque vous aurez à prendre un parti, vous viendrez chez nous plutôt que d’aller à Londres ou à Paris.

Savinski sourit. Lorsque Séméonof l’eut quitté, il s’attarda à penser à la figure de ce bolchévique par ambition. « Celui-là, se dit-il, ne s’arrêtera pas à des scrupules sentimentaux. Une fois au pouvoir, il installera une guillotine sur la place du Palais d’Hiver. Si beaucoup de jeunes gens de sa classe partagent ses idées, peut-être verrons-nous Lénine en tsar rouge de Russie ? »