Cependant, les événements précipitaient leur cours tumultueux dans le sens prédit par Séméonof. L’arrestation du général Kornilof avait donné des forces nouvelles au parti bolchévique. Il avait déjà la majorité au Soviet de Pétrograd et ses journaux annonçaient ouvertement le coup d’État prochain.

Au milieu de cette prodigieuse agitation politique, la ville restait calme. Elle vivait comme mécaniquement, chacun ne s’occupant plus que de ses affaires et de ses plaisirs dans l’attente d’on ne savait quoi qui ne tarderait pas à arriver.

Mais cette attente était anxieuse. Le sol allait vous manquer sous les pas. Que serait ce demain redoutable ? Et l’au jour le jour même était plein d’imprévu et de terreur. Savinski, si maître qu’il fût de sa pensée, s’apercevait à certains moments qu’il vivait sur ses nerfs et qu’ils étaient soumis à une dure épreuve. C’était une alternative curieuse de moments de lassitude suivis de périodes exaltées. Et ce mélange faisait de son existence quelque chose d’étrangement agité d’où l’ennui tout au moins était exclu.

Les Choupof-Karamine étaient rentrés à Pétrograd. La belle Nathalie brûlait Kerenski qu’elle avait adoré. Selon elle, il n’était que vanité et avait fait la révolution pour coucher au Palais d’Hiver dans le propre lit du tsar. Pour satisfaire cette ambition puérile, il n’avait pas hésité à jeter la Russie dans l’abîme. Toute à l’idée de précipiter le dictateur du trône où il s’était juché, elle appelait à grands cris les bolchéviques. « Lénine punira, comme il convient, ce petit sot », disait-elle. Elle affichait les idées les plus hardies. La Russie ne pouvait sortir de la crise actuelle que par une nouvelle révolution. L’excès du mal lui rendrait la santé. Un mois sous Lénine serait pour elle le salut. Tant que le communisme restait à l’état d’idéal, il attirait le peuple entier. Une fois appliqué, chacun comprendrait qu’il ne peut mener à rien et, de l’expérience manquée du socialisme intégral, on passerait enfin et d’un seul coup à l’ancien état monarchique et autocratique qui avait fait la grandeur de la Russie. Sans doute, les temps bolchéviques seraient terribles à traverser. Mais c’était la transition nécessaire… Beaucoup des amis de Nathalie partageaient sa façon de voir.

Cependant, pour s’assurer une vie possible pendant le régime inévitable et précaire du bolchévisme, elle prenait ses précautions. Elle avait un salon politique. Que n’eût-elle pas donné pour y recevoir Trotski ? Mais cet homme farouche, rageur et mal élevé, un Juif, du reste, était inabordable. A son défaut, elle prit ce qu’elle trouvait, et Savinski ne fut qu’à moitié étonné d’y rencontrer un jour Séméonof, dont on commençait à parler beaucoup.

Il était tout à fait à son aise dans l’appartement luxueux des Choupof-Karamine. Il y faisait figure d’homme d’État. Assis dans un grand fauteuil, une jambe croisée sur l’autre, renversé en arrière, le regard froid, mais avec un demi-sourire sur ses lèvres longues, il citait Machiavel, Talleyrand et Robespierre, Hegel et Karl Marx, et assaisonnait de pointes plaisantes les théories extrémistes qu’il offrait à la méditation de ses auditeurs. A l’entendre, il semblait qu’il s’agît de pures spéculations théoriques, et sur ce terrain on le suivait avec intérêt dans une espèce de griserie d’idées qui ne laissait rien apercevoir de la réalité. Un jour, André Spasski — car la belle maîtresse de la maison se l’était aussi attaché — interrompit le cours de ses dissertations par cette simple phrase :

— Votre révolution, dit-il, coûtera beaucoup de sang.

— Sans doute, répondit froidement Séméonof. La première révolution, celle de Kerenski, périra parce qu’elle a aboli la peine de mort. On n’édifie de grandes choses que par la violence, et le sang est le ciment nécessaire de la société nouvelle.

Quoiqu’on fût habitué aux audaces de langage de Séméonof, un frisson secoua les familiers réunis dans le salon Choupof. Nathalie, avec un charmant sourire et un coup d’œil vif jeté au théoricien bolchévique, lui dit :

— Heureusement, Léon Borissovitch, que nous sommes de vos amis. Vous serez notre guide. C’est vous qui trouverez à la pauvre abeille inutile que je suis, une cellule où travailler au bonheur de tous. Avoir la conscience que l’on est une partie active d’un tout immense et bien ordonné, que l’on sert un idéal, c’est une chose magnifique… Mais, qu’est-ce que vous ferez de moi ? A quoi puis-je être bonne ?… Je ne voudrais pas laver le linge, je le laverais très mal, ni coudre des vêtements…