Au milieu d’octobre, Sonia Savinskaia mit au monde un fils qui reçut le nom de Basile. Elle eut, cette fois-ci, des couches difficiles et le médecin en craignit les suites. Nicolas passa une dizaine de jours au chevet de sa femme, attendant la fin de la période critique. Il faisait avec ses enfants de longues promenades dans les bois. L’air était aigre ; il gelait déjà la nuit ; on sentait l’hiver proche.
Et d’abord, Savinski goûta le calme qu’il trouvait dans la campagne finlandaise. Il semblait qu’on fût à mille lieues de Pétrograd, pourtant toute voisine. Pas un écho de ses agitations tumultueuses ne parvenait au fond de ces tranquilles forêts. Mais bientôt Savinski sentit l’ennui le gagner. « Pourtant, se disait-il, je suis en paix auprès de ma femme et de mes enfants que j’aime… » Sur ce mot, il s’arrêta. « Aimé-je Sonia comme j’aime mes enfants ? se demanda-t-il. Voilà un beau sujet à réflexions. Certes, je l’ai aimée. Les femmes que j’ai connues avant elle ne m’étaient qu’un charmant passe-temps, le plus agréable des divertissements. Sonia a été autre chose pour moi ; elle a rempli mon cœur. Elle le remplit encore, mais pas de la même façon. Sans doute est-ce l’effet de l’habitude et puis aussi, pourquoi le cacher ? de l’âge. Voici que j’ai dépassé quarante-cinq ans. Toute une part de ma vie est finie. Je n’ai pas à me plaindre. J’ai connu l’amour sans en connaître les orages. Il me reste à m’acheminer lentement vers la vieillesse avec une compagne très chère et des enfants qui poussent… » Il n’aimait pas à songer au passé, et, sans qu’il s’en rendît compte, c’était la preuve la plus certaine qu’il était encore en pleine force et santé. Mais, voilà qu’aujourd’hui la pensée qu’il avait vécu la plus belle partie de sa vie soudainement l’attrista. Il regarda les noirs sapins qui l’entouraient. Leurs branches, agitées par le vent froid qui venait du nord, semblaient gémir. Le paysage lui-même évoquait l’idée de la mort ; toute vie allait s’éteindre pendant le long hiver septentrional.
« Mais ces forêts renaîtront, s’écria Savinski. Les bouleaux dépouillés se couvriront de feuilles délicates et jeunes. Les herbes folles pousseront sur ce sol stérile ; des fleurs se balanceront aux brises tièdes de mai. Le printemps reviendra pour la nature entière, sauf pour moi… »
Et soudain il eut le désir violent de retourner à Pétrograd. La vie y était mauvaise, agitée, elle vous tordait les nerfs ; mais c’était la vie tout de même, quelque chose de trouble et de puissant qui vous emportait si vite que parfois on en perdait le souffle. Il frémit à la pensée d’un long exil à l’étranger. Mener une existence luxueuse de grands hôtels internationaux lui parut impossible. Le souvenir de la prédiction de Séméonof lui revint. « Aurait-il raison ? se demanda-t-il. Au jour venu de choisir, préférerai-je la Russie, même sous Lénine ? »
Il sourit. Ces pensées étaient vaines et romanesques. Non, il partirait à l’étranger si c’était nécessaire. Mais auparavant, il fallait mettre de l’ordre dans ses affaires. Le soir même, il annonça à Sonia qu’il rentrerait le lendemain à Pétrograd. Pour la rassurer, il lui dit qu’il ferait préparer leur appartement et que, si toutes choses continuaient dans le train où elles allaient, elle pourrait revenir chez elle avec ses enfants, une fois sa convalescence finie, vers le milieu de novembre.
VI
A LA VEILLE DE LA CATASTROPHE
De retour à Pétrograd, dans les derniers jours d’octobre, Savinski éprouva un moment de joie assez âpre à sentir battre le pouls fiévreux de la ville. L’automne voyait une situation chaque jour empirée. La lumière diminuait dans le ciel chargé de brumes et l’espoir dans les âmes assombries. Un seul parti montrait une ardeur funeste : le parti bolchévique. Le ton de ses journaux était d’une insolence extrême. On y annonçait un coup d’État prochain. Les gardes rouges du parti s’exerçaient ouvertement et en armes au métier militaire, cependant que le chef du gouvernement, A. F. Kerenski, continuait à prononcer des paroles sonores.
Savinski n’était pas sans entendre parler de complots monarchiques. Les salons en bourdonnaient furieusement. Mais, à ses yeux, il n’y avait là que vent et agitation. Et parfois il pensait qu’on n’échapperait pas à un régime communiste. Du reste, fallait-il souhaiter que les bolchéviques gardassent le rôle avantageux d’opposants ? S’ils avaient le pouvoir, y dureraient-ils ? Le cours de la révolution s’accélérait sans cesse. Rien n’était stable. Les bolchéviques subiraient le sort commun et ne feraient que passer.
Sur ce point, Savinski rejoignait la thèse de Nathalie Choupof-Karamine. Mais cela n’était pas qu’une matière à discussions idéologiques. Les bolchéviques, s’ils étaient au gouvernement, emploieraient la manière forte. De toutes parts déjà on prononçait le mot redoutable : la Terreur. Et, derrière ce mot, on voyait se lever des images qui remplissaient les âmes d’épouvante. L’annonce d’un coup d’État prochain tenait tous les esprits suspendus ; on arrivait à en souhaiter l’exécution et la réussite pour être soulagé de l’anxiété de l’attente.
Savinski n’échappa pas à l’humeur noire qui s’était emparée de la ville et dont la contagion se répandait par les conversations quotidiennement répétées. Malgré l’énervement que causait la rencontre de gens affolés, Savinski maintenant acceptait difficilement de rester seul. Il usait ainsi beaucoup de temps dans des conversations vaines dont il sortait plus irrité contre les autres et contre lui-même. Et souvent il se demandait pourquoi il restait encore à Pétrograd, où, autant qu’il en pouvait juger, rien ne le retenait.