L’automne avançait, l’automne triste du nord ; au cours des jours, les averses de neige et de pluie se succédaient, et Nicolas Savinski nourrissait des pensées changeantes comme le temps et grises comme lui. Une fin d’après-midi, comme il sortait de son bureau, fatigué, les nerfs crispés, incapable de supporter la solitude de son appartement, il décida d’aller passer une heure chez Nathalie Choupof-Karamine qu’il n’avait pas vue depuis son retour. Il descendit la Perspective Nevski. Les grands lampadaires, dont un sur deux était allumé, éclairaient d’une lueur blafarde la foule qui coulait continûment sur les trottoirs. Au coin de l’hôtel de l’Europe, des gamins criaient les journaux ; les tramways étaient pleins à déborder. Les passants semblaient être de mauvaise humeur ; l’atmosphère était aigre et brumeuse. Une neige fondante rendait le pavé glissant. Savinski pensa à la villa finlandaise qui abritait sa femme et ses enfants… Il y avait en Europe des pays loin de la guerre où le soleil était encore chaud. Il revit Grenade sur ses collines arides et parfumées. Et, tout aussitôt, il se dit « J’y mourrais d’ennui ! »
Chez Nathalie Ivanovna, il y avait une société nombreuse. Savinski fut d’abord la proie du maître de la maison qui, le tirant à part dans le premier salon, lui demanda une consultation sur des affaires qui le préoccupaient. Un groupe suédois lui faisait des offres pour ses mines de fer dans l’Oural.
— Vendez, lui dit Savinski, mais faites-vous payer à Stockholm. Un jour viendra où vous serez content d’avoir des couronnes suédoises.
Mais Choupof croyait à la hausse du rouble. Pour des raisons très obscures, il ne voulait pas quitter Pétrograd, et surtout le Pétrograd à demi affamé, à demi ruiné de la révolution dans lequel il était assuré de trouver à vil prix et avec une impunité assurée par le désordre général la satisfaction de ses vices. Le fait est qu’on l’avait rencontré à différentes reprises dans les quartiers pauvres, entre chien et loup, vêtu assez misérablement, traînant sur les trottoirs, où jouaient des enfants, son obésité répugnante.
Savinski le quitta et passa dans le salon où régnait Nathalie. Elle était fort entourée ce jour-là et, à peine fut-il entré, Savinski se demanda, comme chaque fois qu’il arrivait chez elle, quelle fâcheuse idée l’avait de nouveau amené chez cette femme pour laquelle il n’avait aucune sympathie. Il la salua et déjà se retirait. Mais Nathalie n’allait pas se priver ainsi de la société d’un homme aussi notable, et, lui indiquant un fauteuil non loin d’elle, le pria de s’asseoir. Puis, elle se tourna vers une jeune fille que Savinski ne vit pas et lui dit :
— Lydia Serguêvna, donnez du thé, je vous prie, à Nicolas Vladimirovitch.
Une minute après, Lydia s’approchait de Savinski, un verre de thé à la main. Il la regarda venir et soudain il la reconnut. Cette grande fille, mince, si jolie, elle s’était abattue à ses pieds devant l’hôtel de l’Europe au premier jour de la révolution. Il n’avait rien oublié d’elle, ni sa grâce, ni sa frayeur, ni ce cœur enfantin qui battait sur son bras tandis qu’il la relevait. Il se leva, prit le verre de la main gauche et de la droite s’empara de la main de la jeune fille. Il s’inclina devant elle et lui dit :
— Nous nous connaissons, Lydia Serguêvna. Il n’y a que votre nom que j’ignorais jusqu’à présent. Vous souvenez-vous de moi ? Maintenant que je vous ai retrouvée, je ne vous quitte plus. Venez causer avec moi dans un endroit plus tranquille.
Et, sans lâcher la main de la jeune fille qui ne se défendait pas, il l’entraîna dans un boudoir contigu où il n’y avait personne. Il y régnait une paix que l’agitation des salons voisins rendait plus précieuse encore. La lumière y était douce et, pour la première fois de la journée, Savinski se sentit délassé, l’âme libre, comme s’il était subitement transporté, sur le tapis magique d’un enchanteur, à cent mille lieues de Pétrograd et de la révolution. Il interrogeait Lydia sur ce qu’elle avait fait depuis le jour où elle s’était laissée prendre dans le tourbillon de la foule. L’expérience qu’elle en avait eue l’avait-elle guérie de cet excès de curiosité ? Avait-elle compris qu’une jeune fille comme elle ne devait pas se risquer dans les bagarres ? Il parlait à moitié sérieux, à moitié plaisant.