— Je ne serai pas toujours là pour vous relever, disait-il. Ou bien attachez-moi à votre personne comme garde du corps et ne sortez qu’avec moi.
— Je veux bien, répondit Lydia. J’ai souvent pensé à vous depuis ce jour et j’ai décidé qu’avec vous je n’aurai jamais peur de rien… Pourtant, je suis horriblement poltronne, ajouta-t-elle en souriant.
Elle le regardait bien en face, la tête un peu renversée en arrière, les yeux larges ouverts. Elle retrouvait près de Savinski le sentiment de sécurité qu’elle avait eu soudainement dans ses bras sur le trottoir de la rue Michel. Il semblait que, par sa seule présence, il mît fin aux inquiétudes et à l’angoisse, et qu’il vécût dans une atmosphère dont, par une générosité qui lui était naturelle, il voulait bien faire partager la sérénité aux rares élus qu’il admettait près de lui. Elle sentait déjà à on ne sait quoi, à la façon dont il la regardait, au ton sur lequel il lui parlait, qu’il serait un ami pour elle, quelqu’un sur qui elle pourrait s’appuyer… Paul était délicieux ; elle l’aimait de tout son cœur, mais il était si jeune, si enfant ! C’était elle qui le guidait…
Tandis qu’ils causaient à bâtons rompus et qu’elle suivait intérieurement le cours de ses idées, Nicolas Savinski laissait ses yeux se reposer sur le frais visage de son interlocutrice, l’étudiait et réfléchissait à part lui. « C’est une vraie fille de la terre russe, pensait-il, une fleur pure que rien n’a souillée, une Tatiana au village. Heureux le jeune homme qui l’aimera et plus heureux celui qui sera aimé d’elle ! Est-il en aucun pays du monde une jeune fille qui vous regarde plus droit dans les yeux qu’une jeune fille russe ? »
Cependant, il lui demandait où elle avait passé l’été.
— Chez nous, répondit Lydia, à la campagne, près de Smolensk. Je voulais voir nos paysans pendant la révolution. Ah ! Nicolas Vladimirovitch, quelle curieuse expérience j’ai faite là-bas ! Je vous le raconterai un jour, si cela vous intéresse. Je les connais bien, nos paysans. Mais…
A cet instant, Nathalie Choupof-Karamine entra dans le boudoir, suivie de Léon Séméonof.
— Où vous cachez-vous ? dit-elle. Je vous croyais partis. Voici Léon Borissovitch qui veut faire la connaissance de la petite princesse.
Elle le présenta à Lydia, qui avait eu un mouvement de recul à voir la figure pâle de Séméonof. Elle avait reconnu le regard qui l’avait glacée sur Nevski. Séméonof s’inclina cérémonieusement.
Mais Savinski la tira à part pour prendre congé d’elle.