— Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est fermée. Nous sommes pris comme dans une souricière. Il ne nous reste qu’à aller nous incliner respectueusement à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon affaire avec le groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur Stockholm.

Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites rues, courut de toute la vitesse de ses petites jambes s’enfermer au fond de son appartement.

Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d’un réactif sur Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la panique générale, il prit une vue plus calme de la situation. « C’était inévitable, se dit-il ; maintenant, il ne faut plus songer qu’à vivre, jusqu’au jour où l’on pourra avoir un passeport pour l’étranger. Il serait bien étonnant, que l’on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force du rouble parlera toujours dans les bureaux. » Il pensa à sa femme, avec un soulagement infini à l’idée qu’elle était en sûreté en Finlande. Mais quelles seraient son inquiétude et son angoisse lorsqu’elle apprendrait le coup d’État à Pétrograd ? Il fallait absolument lui faire passer des nouvelles… Et tout à coup il eut un sursaut. Que faisait sa petite amie Lydia ? Sans doute était-elle dans la ville à se promener. Il se précipita au téléphone et la demanda. Il apprit qu’elle était sortie. A peine raccrochait-il le récepteur, qu’un garçon de bureau lui annonça qu’une jeune femme le demandait. Elle s’appelait Lydia Serguêvna Volynskaia. Savinski courut à la porte.

Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage rosé par le froid et par la confusion, Lydia entra. Ses grands yeux bleus si purs ne disaient pas la crainte, mais la perplexité, et pourtant il parut à Savinski que la lèvre inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement fendue par son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement qu’il ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche autour de la taille de Lydia et l’attira à lui. Il la grondait doucement comme un père gronde son enfant chérie.

— Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville aujourd’hui ? Quel démon de curiosité vous pousse ? Vous allez vite rentrer chez vous et vous n’en ressortirez pas avant que je vous en donne la permission.

Lydia sourit. Quand elle était arrivée, elle ne savait que penser. Maintenant, elle sentait que Savinski lui pardonnait, et sa sortie de chez elle, et sa venue si inattendue dans son cabinet à la banque. Fière de son succès, c’est sur un petit ton de bravade qu’elle lui dit :

— Mais, Nicolas Vladimirovitch, jamais la ville n’a été plus calme. Il règne un ordre parfait, pas d’attroupements, pas de meetings, des pelotons de soldats comme aux temps du tsar… Et puis, ajouta-t-elle malicieusement, je voulais savoir ce que vous pensez de ce qui se passe. A moi toute seule, je n’y comprends rien…

— Ce que je pense, répondit Savinski, c’est que pour l’instant vous devriez être chez vous. Croyez-vous que les révolutions sont faites pour fournir un spectacle aux jeunes filles curieuses de Pétrograd ? Je vais vous ramener chez votre père. Peut-être trouverons-nous une voiture. Quant à mon automobile, les bolchéviques l’ont prise au garage. Séméonof l’occupe, sans doute, à ma place.

A cet instant, on frappa à la porte et un garçon tendit une lettre fermée à Savinski. Il l’ouvrit et réfléchit une seconde.

— Entrez ici, dit-il, en ouvrant la porte d’un cabinet voisin. Donnez-moi deux minutes et je vous retrouve.