Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui fit tressaillir Savinski. Il voulut parler, il ne trouvait pas les mots qu’il fallait.
Il y eut un long silence. Lydia se domina la première. Elle fit encore quelques pas dans la chambre, puis, d’une voix posée, elle dit :
— Je voulais vous demander, Nicolas Vladimirovitch, si vous pourriez me procurer un passeport pour un jeune homme.
Au changement de ton, Savinski se sentit soulagé de l’oppression inexplicable qui l’accablait.
— Un passeport, fit-il, pour un jeune homme ?… Ce n’est pas très facile, mais, tout de même, Lydia Serguêvna, je crois qu’en quelques jours je pourrai vous arranger cela… J’ai des relations, heureusement.
La figure de la jeune fille pour la première fois se détendit.
— Je vous dirai tout. C’est pour mon cousin Paul. Je l’aime comme un frère. C’est un enfant, vous comprenez, un véritable enfant. Il était l’autre nuit au Palais d’Hiver. Je vous demande un peu, Paul, ce petit, risquer de se faire tuer par des Russes ! Pour qui ? Cela n’a pas de sens… Il est enfermé dans son école. Là aussi, on le tuera, c’est certain… Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Je suis heureuse de voir que vous sentez sur ce point comme moi. Alors, j’ai combiné tout un plan pour qu’il puisse s’échapper, je crois qu’on appelle cela déserter, ça m’est bien égal. Si ce sont les bolchéviques qui sont les maîtres, Paul a le droit de déserter. Je lui ai envoyé par Katia des vêtements civils. Il saura trouver le moyen d’aller chez mon amie Hélène Ivanovna, vous la connaissez, elle habite à Mokhovaia, 27. Elle est très sûre, elle le cachera quelques jours. Personne n’ira le chercher là… Mais il faut que vous ayez un passeport. Je ne serai tranquille que lorsqu’il sera en Finlande.
— Mais voudra-t-il partir ? demanda Savinski.
— Il n’osera pas me désobéir, dit Lydia avec assurance.
— Eh bien, j’aurai un passeport, mardi ou mercredi, continua Savinski. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je pense qu’il faudra bientôt m’occuper d’en avoir un pour vous…