— Oh ! pour moi, n’y pensez pas, Nicolas Vladimirovitch. Qu’est-ce que je risque ? jeta la jeune fille d’une voix qui, cette fois-ci, était joyeuse. Une fois Paul en sûreté, je serai tranquille… Je resterai encore un peu ici, car je suis curieuse, vous savez…
Nicolas Savinski retrouvait enfin la Lydia enfantine et joyeuse qu’il aimait. Maintenant, elle parlait sans contrainte et sa bouche était à chaque instant sur le bord d’un sourire.
— Je ne sais ce qui s’est passé en moi l’autre jour, continua-t-elle, quand j’ai su que Paul était avec les junkers au Palais d’Hiver. Paul a été à la guerre. Cela me paraissait tout naturel. Peut-être cela ne représentait-il rien à mes yeux. C’était trop loin… C’est absurde, sans doute, ce que je dis, mais je crois que vous me comprenez… Depuis la révolution, je sais bien qu’on a tué des gens dans la ville même. Je ne les connaissais pas ; cela m’était indifférent. Je disais comme les autres ces phrases que tout le monde répète sans y attacher d’importance : « Les révolutions ne se font pas sans victimes. » Ou bien on parle « du sang répandu pour une grande cause ». Qu’était pour moi « du sang répandu » ? Des mots, et rien de plus. J’ai passé cent fois sur le Champ-de-Mars près des tombes des « victimes de la révolution ». Je n’en ai jamais été émue, — pas plus que vous n’êtes ému lorsque vous entrez dans un cimetière. Et voilà qu’il y a trois jours, j’ai compris tout à coup ce qu’était « du sang répandu ». Est-ce parce que j’avais vu de mes yeux cette barricade que les junkers préparaient ? Est-ce parce que Paul était tout près de moi ? Est-ce parce qu’il allait se battre avec ces soldats à qui j’ai si souvent parlé et qui, eux aussi, m’ont toujours semblé près de moi ? Est-ce parce que cela se passait à deux pas d’ici, et que j’entendais la fusillade, et que je voyais le ciel sombre s’éclairer à chaque coup de canon ?… Je ne sais pas, Nicolas Vladimirovitch, mais je n’ai pu le supporter… Sans doute, vous me trouvez ridicule de me laisser aller ainsi à mes impressions… Enfin, voilà, il faut que Paul s’en aille, tout simplement, et alors vous verrez que je deviendrai une grande personne tout à fait raisonnable, que je parlerai comme les autres et que je dirai d’une voix très posée : « les victimes de la révolution » et « le sang répandu ».
Savinski resta longtemps auprès de la jeune fille. Comme il regagnait à pied son logis, un vers de Pouchkine chanta dans sa tête :
Quand elle parle, on dirait un ruisseau qui murmure.
Le lendemain, dimanche, Savinski fut obligé de partir pour la Finlande. Il prit le train. Il n’avait pas de visa sur son laissez-passer ancien. Mais on ne le lui réclama pas et il put franchir la frontière. Il trouva sa femme fort inquiète. Ensemble, ils décidèrent de l’avenir prochain. Il n’était pas question pour Sonia et les enfants de revenir à Pétrograd. Nicolas expliqua à sa femme qu’il lui fallait environ un mois pour régler ses affaires et passer ses pouvoirs à son remplaçant ; que, d’ici là, il ne courait aucun danger, car il fallait que les bolchéviques fussent assurés de leur puissance avant de mettre à exécution leur programme, qu’il avait du reste des relations dans la place et qu’enfin jamais Pétrograd n’avait été aussi calme que ces jours derniers. Il reviendrait donc définitivement vers la fin de l’année et ils partiraient pour l’Angleterre. En attendant, il ne doutait pas d’obtenir un visa pour aller et venir de Pétrograd en Finlande.
Pendant qu’il faisait tous ces arrangements très raisonnables, Savinski avait l’impression curieuse qu’il était hors de la réalité, qu’il prononçait les paroles qu’il devait prononcer, étant donné les circonstances, mais que la vie, comme il se le disait à ce moment même, « était sur un autre plan ».
Il cacha ses pensées à sa femme.
Le mardi matin, comme il rentrait à Pétrograd, son domestique lui dit qu’il était prié d’assister à la messe funèbre qui serait dite ce jour-là en l’honneur de l’enseigne Paul Volynski, tué le dimanche 11 novembre, à l’âge de vingt et un ans.