Savinski n’eut que le temps de courir à l’église. Il y apprit les détails affreux de la mort du jeune homme. Le dimanche, pendant qu’il était en Finlande, les bolchéviques avaient décidé d’en finir avec les junkers et avaient envoyé des troupes et de l’artillerie contre leurs casernes. On ne savait pas exactement ce qui s’était passé à l’ancien palais Michel, où Paul était enfermé. Le fait est que, le lundi matin de bonne heure, on avait retiré de la Moïka deux ou trois cadavres d’enseignes qui y avaient été précipités. Le hasard voulut qu’un domestique du prince Volynski, passant là et attiré par la foule qui s’était rassemblée, s’arrêtât et reconnût dans un des cadavres le jeune prince Paul. Il avait reçu une balle dans la tête et une autre dans la poitrine. La balle dans la tête ayant été tirée à bout portant, il était horriblement défiguré.
III
RÉCLUSION
Les jours passèrent.
Lydia s’était enfermée chez elle, et Nicolas Savinski n’arrivait pas à la voir. Il lui avait téléphoné pour s’informer de sa santé. Elle lui avait répondu une fois elle-même. Elle était très bien, mais fatiguée et, pour l’instant, avait besoin de solitude. Lorsqu’elle serait rétablie, elle l’en avertirait. Elle avait terminé sur un ton un peu différent.
— Ne m’en voulez pas, avait-elle dit. Je vous reverrai bientôt. En attendant, pour l’amour de moi, soyez prudent. Que Dieu soit avec vous !
Savinski, tout préoccupé qu’il était du sort malheureux de sa petite amie, avait renoué des relations avec le prince Serge Volynski. Maintenant, il était souvent à l’hôtel du quai du Palais et s’était lié d’amitié avec le pathétique vieillard. Mais jamais il ne rencontra Lydia, ni chez son père, ni dans l’escalier, ni dans le vestibule. Le prince Serge était cloué dans un fauteuil et ne sortait de sa chambre que pour les repas. Deux domestiques le portaient alors jusqu’à la salle à manger et, pendant le trajet, leur maître les accablait de recommandations et d’injures, car le moindre mouvement réveillait les douleurs de son fémur malade. Il avait son médecin chaque jour et un masseur s’efforçait, la matinée durant, d’entretenir la vie dans ses jambes qui s’engourdissaient. Il avait maigri encore et ses yeux, plus profondément enfoncés, brillaient toujours d’un feu vif au fond des arcades sourcilières. Il passait par des alternatives de confiance extrême et de découragement total. Un jour, Savinski le trouvait faisant mille plans de voyage. Il partait pour la Finlande et l’Europe ; il passerait l’hiver en Égypte.
— Je suis solide encore, disait-il, il me faut du soleil, mon cher, du soleil tout simplement, le soleil d’Assouan, et le sable chaud du désert, vous savez, ce sable dont on sent qu’il est tiède jusqu’à trois pieds de profondeur. Mais comment voulez-vous guérir dans cette ville sombre ?
Et il montrait par la fenêtre les brouillards bas qui flottaient sur les eaux grises de la Néva, le ciel triste de novembre, les gouttelettes accrochées aux fenêtres, les parapets et les pavés luisants, l’humidité visible de l’atmosphère.
— Mes docteurs sont des ânes, continuait-il. Je n’ai aucune fracture du fémur, — à peine quelques tendons froissés. La vérité est que je suis perclus de douleurs parce que j’ai fait la folie d’habiter cette ville fantastique créée par un fou. Mais je vais partir, et, à ce sujet, mon cher Nicolas Vladimirovitch, il faut que vous me donniez des conseils au sujet d’argent à faire passer à l’étranger.
Il entrait alors dans mille détails sur les arrangements financiers de son voyage. Savinski l’écoutait avec patience. Il put s’arranger pour lui sortir de la banque, avec mille difficultés, une somme assez considérable et pour envoyer en Suède, par une valise diplomatique, une partie des bijoux de la princesse Hélène.