Il s’arrêta un instant, rêva, puis, regardant Savinski :
— Elle vous aime beaucoup, Nicolas Vladimirovitch. Peut-être vous en dira-t-elle plus long. Peut-être ne vous dira-t-elle rien du tout… Elle me fait l’effet de quelqu’un qui lutte avec soi-même. Le jour viendra où la bataille sera terminée. Alors, nous verrons plus clair… Mais comment vivra-t-elle dans cette ville maudite ? Si je ne suis plus là, je vous demande de veiller sur elle. Ma femme, qui est excellente, n’a pas deux idées claires dans la tête. Elle ne saura que décider, hésitera entre mille projets et finalement ne fera rien. Si vous êtes ici encore, je vous la confie. Vous l’emmènerez avec votre femme et vos enfants à l’étranger.
Il commençait à s’émouvoir et sa voix tremblait. Il fit un effort pour se reprendre.
— Nous en reparlerons, dit-il, nous en reparlerons… Voulez-vous être assez bon pour jeter une bûche dans le feu ? Je crève de froid.
Un quart d’heure plus tard, son humeur avait changé. Il avait bu un petit verre d’une bouteille de cognac qu’il avait fait apporter pour Savinski. Les bûches, rudement tisonnées, éclairaient la pièce de leurs flammes vives. Et, comme Savinski prenait congé, le prince lui dit :
— Vous connaissez, je crois, le chargé d’affaires d’Espagne. Il faudra me l’amener un jour… Oui, j’aurai à causer avec lui de certains plans que je forme… J’ai voyagé en Espagne autrefois, avant mon mariage. Il y a en Andalousie des femmes admirables… Ah ! ma jeunesse, et les rues étroites de Séville, et l’odeur qui monte du pavé brûlant quand on l’arrose !… Vous ne savez pas combien souvent j’y pense… Amenez-moi l’Espagnol, n’est-ce pas ?
Les quelques mots du prince avaient excité la curiosité passionnée de Savinski. Quel drame intérieur y avait-il eu entre ces deux êtres charmants avant la fin tragique du jeune homme ? Dans l’obscurité où il était, il se déclarait incapable de résoudre cette énigme. Et pourtant il essaya d’en percer les ténèbres. Le seul résultat fut que l’image de Lydia, à ce moment où il ne la voyait pas, remplissait de plus en plus ses pensées. A un moment de retour sur lui-même, il s’en étonna :
« Quoi ! se dit-il, je suis là au milieu du chaos le plus extraordinaire, dans le bouillonnement d’une révolution qui veut faire table rase du monde ancien. Je cours des risques quotidiens ; je puis être emprisonné comme tant d’autres ou recevoir une balle au coin d’une rue. Les banques vont être saisies par le gouvernement soviétique un beau matin. Je suis séparé de ma femme et de mes enfants ; nous sommes environnés de dangers visibles ; chaque jour, un des nôtres est arrêté ; j’ai mille soucis d’affaires et mille préoccupations personnelles. Il semblerait que je dusse être tout entier absorbé dans des pensées sombres et utilitaires. Et voilà que je perds plus de la moitié de mon temps à m’occuper d’une jeune fille qui pourrait être ma fille et à chercher à comprendre l’état de son cœur… Je perds mon temps ?… Quelle erreur ! Je gagne du temps. C’est un sort providentiel qui a mis Lydia Serguêvna devant moi à ce moment terrible. Je pense à elle, je vois son frais visage devant moi, ses beaux cheveux blonds qui ondulent comme des vagues, ses yeux purs, sa bouche enfantine… Délicieuses images qui me reposent, m’entraînent dans un monde idéal loin des horreurs présentes… Sans elle, je ne serais occupé qu’à peser les conjectures de l’heure politique : je m’alarmerais comme mes amis du club ; je nourrirais de noires humeurs ; mes nerfs ne résisteraient pas à la tension et, comme les autres, je deviendrais neurasthénique. Lydia, même absente, me sauve. »
Aussi Savinski, bien loin de chasser de son esprit le souvenir de la jeune fille, lui faisait-il une place toujours plus grande. C’était un homme d’action ; mais c’était aussi un rêveur. Et peut-être est-ce toujours le poète qui anime l’homme d’action. C’était, du reste, une des théories de Savinski, et il disait volontiers : « Un grand homme d’affaires est toujours un poète. Sans imagination à large envergure, vous restez collé au sol. On ne s’envole que sur des ailes. Napoléon, le plus grand génie pratique de son temps, en était le plus grand rêveur. Et qui sait s’il ne doit pas sa prodigieuse fortune à ce qu’il y avait de chimérique en lui ? Aujourd’hui même, ne voyons-nous pas le parti des chimères l’emporter ? Pour un Séméonof, qui n’a que l’esprit politique, il y a cent songe-creux qui vivent d’éblouissantes visions dans les nuées. » Revenant à Lydia, il se demandait sans cesse si elle avait aimé son cousin. Il ne le croyait pas. Mais alors, pourquoi cette longue retraite ? Il y avait quelque chose d’obscur dans cette tragique histoire. Le temps, sans doute, le lui éclaircirait. Mais il lui tardait de revoir sa petite amie et de tâcher de lire au fond de ses yeux le secret que le prince son père y avait entrevu sans pouvoir le deviner.