Il passa un jour de fin novembre chez Nathalie Choupof-Karamine. Le désordre s’était soudainement développé dans la ville et, au sentiment de sécurité extérieure que l’on avait eu au début du règne des bolchéviques, avait succédé la panique. Un arrêté du commandant militaire de la ville enjoignait aux habitants de fermer les portes principales des maisons dès six heures du soir. A la porte cochère, dont le portillon seul restait ouvert, les locataires et les portiers devaient monter la garde à deux jusqu’au matin. Un gong, placé dans la cour, avertissait les habitants en cas de danger. La consigne était de descendre armé pour repousser l’agresseur. Ainsi, chaque maison paisible de Pétrograd était transformée, la nuit venue, en un château fort prêt à subir un assaut. La publication de cet édit répandit la terreur, car elle prouvait que les bolchéviques se sentaient incapables d’assurer l’ordre public et qu’une fois le soleil caché, la ville appartenait aux soldats en maraude, aux redoutables marins de Cronstadt et aux bandits sans uniforme. Et, en effet, les agressions nocturnes se multipliaient. Les gens audacieux ou insouciants qui se risquaient hors de chez eux après le dîner entendaient des coups de fusil, éloignés ou voisins, qui éclataient dans le silence. Ou bien c’étaient les cris affreux d’un passant attaqué. On s’attendait au coin des grandes places désertes pour les traverser à cinq ou six. Faire un long trajet à pied le soir dans les sombres rues de Pétrograd était fort hasardeux.

C’est à ce moment-là que Savinski sentit l’inconvénient d’habiter de l’autre côté de l’eau et d’avoir à traverser l’immense pont Troïtski à pied ou en traîneau pour regagner son logis. Son automobile lui avait été prise ; il faisait faire des démarches à Smolny pour la ravoir, mais jusqu’à présent sans succès. Son appartement de Kamenno Ostrovski Prospect était à une demi-heure du centre de la ville, et il ne se résignait pas à passer chez lui des soirées solitaires. Aussi se résolut-il à le quitter et à prendre un logement meublé laissé vacant par le départ subit d’un ami qui avait réussi à fuir à l’étranger. Ce nouvel appartement, plus petit, était amplement suffisant pour lui. Il était situé à deux pas des Choupof-Karamine et des Volynski, au numéro 4 de l’Aptiékarski Péréoulok, qui relie la Millionnaia à la Moïka. C’était un rez-de-chaussée, assez élégamment meublé, dans lequel on entrait directement du passage qui menait à la cour. Savinski n’en occupa que deux pièces qui donnaient sur le Péréoulok et la salle à manger qui avait vue sur la grande cour commune à la maison de la rue et à un vaste immeuble en façade sur le Champ-de-Mars. Cette double entrée parut à Savinski avoir son utilité dans les temps troublés où l’on vivait.

Il annonça à Nathalie Choupof-Karamine qu’il devenait son voisin. Elle s’en félicita. On ne voyait plus que les gens qui habitaient à cinq cents pas de chez soi. Il fallait se grouper, former une petite société très unie pour les jours dangereux que l’on traversait. Peut-être ainsi pourrait-on se réunir pour passer la soirée ensemble. Rester isolé paraissait à Nathalie la plus terrible des calamités déchaînées par la révolution bolchévique.

— Vous avez raison, répondit Savinski, comme nos jours en Russie sont comptés, il s’agit de les vivre bien. J’ai ouvert un crédit illimité à mon cuisinier. J’ai du bois pour me chauffer et j’en achète encore pour plusieurs milliers de roubles. Enfin, je vais faire déménager petit à petit quelques paniers de champagne qui me restent, des vins du Rhin que je gardais pour le mariage de ma fille et du Château-Latour comme il n’y en a plus à Pétrograd. Je donnerai des dîners à six heures du soir et vous n’aurez qu’un bond à faire pour rentrer chez vous. Au besoin, nous soudoierons quelques soldats du Préobrajenski pour nous garder. Car vous savez, ajouta-t-il, à moitié sérieusement et avec un air mystérieux, le Préobrajenski qui est là, à deux pas de vous dans la rue, est l’espoir de la contre-révolution. Ces gaillards ont refusé de prendre part au coup d’État du 7 novembre. Ils empêchent Smolny de dormir. Ils restent chez eux dignement et regardent avec mépris leurs voisins les soldats du régiment Paul qui, eux, sont les suppôts des bolchéviques… Heureusement pour moi, le nombre des Pavlovtzi diminue chaque jour. Il n’y a déjà plus personne dans la petite caserne de la place des Écuries. J’en vois chaque jour qui filent pour la gare, pliés sous le poids des objets qui gonflent leur sac. Ils ont de l’argent, car souvent ils frètent un izvostchik. Pour peu que cela continue, il n’en restera plus. Bon débarras !

Une longue conversation s’engagea sur la situation. Nathalie était optimiste. Les bolchéviques s’useraient vite. Ils étaient trop faibles pour appliquer leur programme. Les ambassades avec lesquelles elle restait en contact étroit étaient pleines de confiance. En fait, il n’y avait pas de terreur, et seuls quelques douzaines d’anciens hauts fonctionnaires tenaient compagnie dans leur prison aux ministres cadets du gouvernement provisoire. On pouvait donc s’arranger pour vivre les quelques semaines du règne de Lénine et de Trotski. Du reste, les Allemands ne laisseraient pas les bolchéviques se fortifier au pouvoir. Dans l’état de déliquescence où étaient tombés et l’armée et le gouvernement, ils arriveraient à Pétrograd et à Moscou sans tirer un coup de feu. En attendant, jouant sur les deux tableaux, elle avait offert l’hospitalité à un attaché libre à l’ambassade anglaise, lord Douglas, dont la présence dans leur appartement était une garantie contre les perquisitions nocturnes et les vexations diurnes des tyrans maximalistes.

Savinski retint un sourire. Lord Douglas était un jeune homme d’une extrême et classique beauté qui avait eu un succès prodigieux à Pétrograd depuis un an qu’il y était arrivé et qui passait pour être l’amant de la séduisante Nathalie. « Voilà un coup de partie heureusement joué, pensa-t-il. Si celle-là ne se tire pas toujours d’affaire… »

Il avait plus d’une raison de penser ainsi, car il avait appris de source sûre que Nathalie Choupof-Karamine avait repris contact avec Séméonof. Elle le voyait secrètement, Séméonof ne jugeant pas politique de se montrer dans le salon Choupof. Que tramait-elle avec l’ancien officier de la Garde qui était maintenant attaché à Trotski lui-même aux Affaires étrangères ? Le fait est qu’Ivan Choupof-Karamine, pourtant si compromis par sa collaboration avec Protopopof, ne manifestait aucune inquiétude et se montrait même d’humeur fort joyeuse.

Comme Savinski prenait congé de la maîtresse de la maison, elle l’invita à dîner pour le surlendemain.

— J’aurai quelques personnes le soir, dit-elle, de proches voisins. Ma petite amie Lydia m’a promis de venir. L’avez-vous revue ? C’est sa première sortie depuis la mort de son cousin.