Au jour fixé, il se rendit chez Nathalie Choupof-Karamine avec un plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé à l’idée de dîner dans cette maison. Le repas était à sept heures, de façon à permettre aux invités de rentrer tôt chez eux. Il y avait une douzaine de personnes, toutes, du reste, habitant le voisinage immédiat. Lydia était là lorsqu’il arriva. Il la regarda avec anxiété et fut surpris de la trouver gaie, éclatante de beauté et de jeunesse. Il crut voir dans ses yeux le reflet des jours cruels qu’elle avait vécu ; leur azur lui parut plus profond. « Mais peut-être, se dit-il, est-ce moi qui lui prête des émotions qu’elle n’a pas ressenties ? » Elle portait pour la première fois un rang de perles et une robe noire assez largement décolletée. Elle était assise dans le cercle et il ne put causer seul avec elle. A table, elle se trouva à côté de l’admirable lord Douglas, qui avait la droite de la maîtresse de la maison, tandis que lui, Savinski, était à gauche de Nathalie. Il remarqua que lord Douglas prêtait beaucoup plus d’attention à sa jeune voisine qu’à Mme Choupof-Karamine. Lydia acceptait avec plaisir les compliments de l’Antinoüs britannique. Après le dîner, Ivan Choupof rejoignit les deux jeunes gens. Vers les dix heures seulement, alors qu’on se retirait, Lydia quitta brusquement ses interlocuteurs et vint à Savinski.
— Êtes-vous très occupé ces jours-ci, Nicolas Vladimirovitch ? demanda-t-elle. Vous ne savez pas combien j’ai envie de vous voir.
Nicolas la regarda avec un demi-sourire. Il hésita un instant avant de répondre, puis gaiement il dit :
— Je fais, comme tout le monde, mille choses pressantes et inutiles. Mais je vous les sacrifierais volontiers. Il y a longtemps que j’ai été privé de ma petite amie.
— Peut-être voudriez-vous sortir avec moi demain après-midi ? fit-elle. J’ai envie de marcher un peu. Si cela ne vous dérange pas, vous me prendrez après déjeuner et je vous rendrai votre liberté vers quatre heures.
Savinski pensa à l’instant même qu’il avait un rendez-vous important avec un directeur de banque à deux heures. C’était un vieux monsieur fort ennuyeux et disert. En un clin d’œil, il renonça à cet entretien et accepta l’offre de Lydia Serguêvna. Elle le quitta aussitôt pour rentrer chez elle par la cour qui était commune à l’hôtel Volynski et à la maison des Choupof-Karamine. Toujours empressé, lord Douglas accompagna la jeune fille à travers la vaste cour où quelques dvorniks montaient la garde dans la nuit froide de novembre.
Comme Savinski regagnait son logis, distant à peine de deux cents pas, et qu’il entrait dans la rue déserte et sombre où il habitait, un coup de feu grêle déchira le silence de la nuit ; une balle siffla dans l’air non loin de lui et alla s’écraser avec un bruit étouffé sur un mur distant. Il eut un sursaut. Puis il haussa les épaules.
« Il faut s’habituer à cela aussi », pensa-t-il.
Chez lui, il resta à fumer quelques cigarettes dans son cabinet de travail où la température était douce. Maintenant, on n’entendait plus un bruit. Il semblait qu’il habitât, seul vivant, une ville morte. Sur la table, le portrait de sa femme et de ses enfants le regardait. Ils étaient dans la paix de leur villa finlandaise toute voisine. « J’irai les voir la semaine prochaine, pensa-t-il. Et il faudra s’occuper d’avoir des visas pour l’Angleterre. Quelle chance que Sonia ait ce petit bébé près d’elle ! Voilà qui l’empêche de s’énerver en pensant à moi. » Vers minuit, comme il se décidait à se coucher, la sonnerie du téléphone retentit. Il prit le récepteur et fut surpris d’entendre une voix sèche et martelée qui disait à l’autre bout du fil :