« Ici, Séméonof, de l’Institut Smolny. C’est vous, Nicolas Vladimirovitch ? »
Une longue conversation s’engagea. Séméonof parlait sur le ton qui lui était naturel, comme s’il avait vu son interlocuteur la veille, comme si rien n’était survenu depuis qu’ils s’étaient quittés. De politique, pas un mot. Un courant d’ironie sous-jacent était sensible dans les phrases banales qu’il prononçait. Il finit par dire à Savinski qu’il avait à causer avec lui, qu’une entrevue leur serait utile à tous deux et que peut-être Savinski voudrait bien lui réserver un peu de son temps, vers sept heures, le lendemain. Il lui ferait porter un billet dans la journée, fixant l’endroit du rendez-vous. Malgré l’air détaché avec lequel cette invitation était faite, elle avait quelque chose d’assez pressant. Savinski, qui avait eu le temps de réfléchir pendant que la conversation se déroulait, l’accepta comme la chose la plus naturelle du monde.
« Que peut-il avoir à me proposer ? se dit-il. Me voilà en coquetterie avec le gouvernement bolchévique comme un vulgaire Choupof. Mais, au fond, qu’est-ce que je risque ? Je prends une contre-assurance, et voilà tout. »
Et il pensa que Sonia serait enchantée de savoir que, pendant les jours qu’il lui restait à vivre à Pétrograd, il était couvert par la protection occulte des Soviets. Et, derrière cette pensée, il y avait aussi l’idée qu’il pourrait prolonger un peu, sans trop de danger, son séjour dans cette ville fantastique. Cela, il ne savait exactement pour quelle raison, lui souriait.
IV
PROMENADE
Ils remontaient tous deux les quais de la Néva. Devant le Jardin d’Été, un cheval mort était étendu sur la neige, les jambes raidies par le gel. Il y avait plusieurs jours qu’il était là, sans que personne s’occupât de l’enlever. Savinski remarqua que la partie supérieure de la croupe manquait. Sans doute des gens mourant de faim avaient découpé dans ce cadavre un peu de viande pour en faire un médiocre pot-au-feu. Ils traversèrent le beau jardin, dont les allées droites entre les arbres aux branches noires étaient désertes. La neige gelée crissait sous leurs pas. Puis ils descendirent la rive gauche de la Fontanka sur laquelle brillait un pâle soleil de décembre. Malgré l’hiver, il faisait doux ici et ils marchaient avec lenteur le long du canal où de grandes barges chargées de bois, étaient emprisonnées jusqu’au printemps par les glaces. Ils causaient peu. Mais aux rares paroles qu’ils avaient échangées — des nouvelles demandées et reçues du prince Serge — Savinski avait senti qu’entre Lydia et lui l’intimité était plus grande qu’au jour déjà éloigné où il l’avait accompagnée de la banque jusque chez elle. La jeune fille lui parlait sur un ton qui donnait un prix nouveau aux phrases banales qu’elle prononçait. Sans doute, dans la longue réclusion qui avait suivi la mort tragique de son cousin, les sentiments d’amitié et de confiance qu’elle avait pour lui, Savinski, s’étaient développés et avaient atteint une couche plus profonde de son être. A la seule façon qu’elle avait de le regarder, Savinski savait qu’ils étaient parvenus tous deux dans une région plus pure et plus haute où rien ne subsistait de la convention des relations mondaines. Il la taquina sur les attentions que lui prodiguait le beau lord Douglas.
— Il est charmant, dit-elle. Mais, Nicolas Vladimirovitch, comme je le sens loin de nous… Êtes-vous bien sûr que l’Angleterre soit partie du monde que nous habitons, nous les Russes ? La vie est si simple pour eux, si unie, si en surface ! Comme tout semble réglé là-bas ! Il y a des réponses prêtes à chaque question. On n’est jamais obligé de les chercher, de se creuser pour trouver une solution. Elle est là, déjà écrite, dans le dictionnaire des convenances… Ici, on ne comprend rien à rien. Chez eux, on sait à l’avance tout sur tout… C’est reposant, mais comme cela me paraît vide !… Je pense que je mourrais d’ennui si je devais habiter l’Angleterre.
— Ne dites pas cela, interrompit Savinski. Qui sait s’il n’est pas dans votre destinée et dans la mienne de vivre d’ici peu de mois dans les brouillards de la Tamise ?
La jeune fille devint sérieuse.
— Je ne sortirai pas de Russie, et vous non plus, dit-elle, sans regarder son interlocuteur et comme si elle se parlait à elle-même.