— Où vous serez, je serai, jeta Savinski. Vous comprenez bien que quand on a une fois la chance d’avoir une amie comme vous, on ne la quitte pas. Alors, vous ne voulez pas vous en aller ?
Lydia hocha la tête.
— Je ne sais comment vous expliquer ce que je sens… Je déteste les gens affreux qui sont au pouvoir ; nous vivons une époque horrible. Et pourtant je veux rester ici… La Russie souffre mille morts. Est-ce le temps de la laisser ? Il me semble que je l’aime davantage chaque jour. L’idée de vivre sans souci à l’étranger m’est odieuse. Je ne me savais pas si Russe que cela. Je viens de l’apprendre. C’est un sentiment très fort, qui fait mal, mais dont on ne voudrait pas se débarrasser.
— Je l’ai senti comme vous, Lydia Serguêvna, dit Savinski, d’une voix grave, mais je ne l’avais pas compris aussi bien avant que vous ayez parlé. Il faut que ce soit vous qui me l’appreniez.
Ils se turent, plongés chacun dans leurs pensées. Ils avaient atteint la Perspective Nevski qu’ils traversèrent et continuaient à descendre la Fontanka. Ils causaient de choses indifférentes ou gardaient le silence. Par moment, quand la neige mal balayée sur les trottoirs était glissante, Lydia s’appuyait sur le bras de Savinski. Il y avait dans l’atmosphère de ce clair jour d’hiver une grande paix qui descendait en eux. Mais, comme ils arrivaient au pont de fer, ils entendirent soudain des cris qui montaient d’une foule amassée sur l’autre rive du canal, un peu plus loin, devant les bureaux du ministère de l’Intérieur. Ils virent des gens qui couraient sur le quai et une douzaine d’hommes descendus sur la glace qui formaient un groupe et s’agitaient avec des gestes violents.
Le premier mouvement de Savinski fut de s’arrêter. A ce moment-là de la vie de Pétrograd, toutes les fois qu’il y avait du désordre, on pouvait être assuré que l’affaire finirait mal et que la foule laissée à ses instincts irait au pire.
— Retournons sur nos pas, dit-il à Lydia Serguêvna.
— Non, non, fit-elle, à quoi bon ?
Elle hâta le pas pour se rapprocher de la scène. Des cris partaient de la foule sur le quai. On entendait, parfois, dans un silence, quelques mots : « Tue-le ! », « Fais-lui boire un coup ! »
Le groupe d’hommes sur la glace oscillait de droite, de gauche et Lydia et Savinski ne pouvaient voir distinctement ce qui se passait. Il se dirigeait lentement vers un trou qui avait été creusé dans la glace le long d’un bateau. Ils aperçurent un instant, au centre du groupe, un homme qui se débattait de toutes ses forces, donnait des coups de pieds et de poings au hasard. Mais de solides gaillards qui le tenaient au collet et à la taille l’entraînaient vers le trou noir dans la glace blanche… Saisis d’horreur, Lydia et Savinski restaient cloués sur place. Des cris aigus, désespérés, montaient dans l’air glacé et dominaient le tumulte… C’était un appel qui n’avait plus rien d’humain, quelque chose qui déchirait l’âme. Et, soudain, le groupe sombre fut le long du bateau… En un clin d’œil, on vit une forme gesticulante s’effondrer ; à grands coups de bottes dans les reins et sur la tête, des hommes la poussaient vers le trou. Elle disparut et fut entraînée sous la glace.