— Les gens sont comme ça, maintenant.
Et il fouetta son cheval qui partit au petit trot.
— Les gens sont comme ça, répéta Lydia. Qu’est-ce que la vie d’un homme aujourd’hui, Nicolas Vladimirovitch ?… J’y ai beaucoup réfléchi et je croyais l’avoir bien compris… Oui, je pensais que rien maintenant ne pouvait m’émouvoir, je pensais être prête à tout… Et voilà que cette scène banale m’a bouleversée… C’était horrible !…
Puis, après un instant, elle reprit d’une voix très douce et se tournant vers son compagnon :
— Vous ne voudrez plus sortir avec moi, Nicolas Vladimirovitch, avec une fille qui manque de s’évanouir dans la rue… Et, pourtant, si vous saviez comme j’ai besoin de vous ! Il me semble que vous êtes le seul homme vraiment vivant et noble à Pétrograd. Ne m’abandonnez pas…
Savinski, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, resserra son étreinte.
— Je vous l’ai dit déjà, petite fille, je ne vous abandonnerai jamais. Vous pouvez compter sur moi…
Puis, changeant de ton, il ajouta :
— Mais ne croyez pas que je sois fort. Je ne suis qu’un homme comme les autres, traversé par toutes les émotions, un jour bon, le lendemain mauvais. C’est moi qui aurai besoin de vous, chère petite fille… C’est vous qui me donnerez des forces… En attendant, ayons au moins les bénéfices de la révolution, voyons-nous chaque jour.
Le crépuscule était déjà sur eux, le crépuscule hâtif des jours de décembre qui, dès avant quatre heures, étend l’obscurité sur la ville. Le traîneau plongeait dans les trous, remontait sur les dos d’âne de la neige inégalement tassée qu’aucun service public n’enlevait plus. Les cahots de l’attelage faisaient vaciller le couple et, par moments, lorsque Lydia était rejetée sur Savinski, il croyait sentir battre près de son vieux cœur d’homme désabusé le cœur vierge et fort de la jeune fille.