— Ne vous y trompez pas, dit-il, la paix sera conclue : elle sera mauvaise, c’est entendu… Mais une mauvaise paix vaut mieux que la meilleure des guerres. Et, dans la paix, nous prendrons notre revanche… Mais, Nicolas Vladimirovitch, nous sommes jeunes et inexpérimentés dans les affaires. Sur les questions de principes, il n’y a pas d’hésitation dans le gouvernement. Le système est fait et parfait. Mais dans la mécanique des affaires, nous manquons de spécialistes… Nous allons avoir à discuter avec les experts allemands des questions économiques et financières, le gouvernement compte que vous accepterez la charge de conseiller technique à Brest-Litovsk, ce qui n’implique nullement, du reste, que vous partagiez nos idées politiques et sociales.

Si résolu que fût Savinski à ne s’étonner de rien, il ne put s’empêcher de sursauter. La poignée d’hommes qui s’était emparée du pouvoir par la force, cette petite bande d’exilés et de Juifs, lui semblait avoir perdu dans son long séjour à l’étranger au moins le sentiment des nuances. Quoi ! ils avaient la prétention de détruire de fond en comble la société ancienne, d’en ruiner les principes mêmes, et voilà qu’à la première difficulté ils venaient s’adresser à lui, qui était précisément un des soutiens essentiels de l’ordre contre lequel ils s’acharnaient… Mais il fallait garder le contact avec Séméonof et le gouvernement de Smolny, et Savinski s’amusa à faire à cette proposition si nette la plus longue, la plus enveloppée, la plus ambiguë des réponses. Il en ressortait avec mille réserves que si Savinski ne se croyait pas qualifié pour parler au nom du gouvernement du peuple et de la dictature du prolétariat aux réunions de Brest-Litovsk, il ne pensait pas, en tant que citoyen russe, avoir le droit de refuser un conseil technique aux hommes qui seraient chargés de mener les difficiles négociations économiques avec les Allemands. Il était donc à leur disposition s’ils le voulaient venir voir. Il serait préférable que cela se passât à la Banque du Nord. Des visites de Savinski à Smolny ne manqueraient pas d’éveiller la curiosité, de provoquer des commentaires qui ne seraient agréables, ni aux chefs du gouvernement, ni à lui-même, et Séméonof l’avait compris puisqu’il lui avait donné un rendez-vous clandestin entre les quatre murs sans oreilles d’un cabinet particulier.

Séméonof parut ne pas se satisfaire de cette réponse, mais, devant la fermeté de Savinski, il n’insista plus et la conversation prit un tour plus technique.

Mais, au moment de se quitter, Savinski ne put s’empêcher de lui dire à brûle-pourpoint :

— Quelles sont vos chances de durée, Léon Borissovitch ?

Séméonof répondit :

— Dans ce calcul des probabilités, soyez sûr, Nicolas Vladimirovitch, que nous mettrons toutes les chances pour nous. Vous avez entendu ce qu’a dit Lénine dans un de ses derniers discours : « Camarades, travaillons pour les principes, mais n’oublions pas les baïonnettes. » Souvenez-vous, dit-il d’une voix où il y avait une menace, que la terreur est sur notre programme. Nous ne l’avons pas encore appliquée. Mais donnez-nous du temps et chacun comprendra bientôt en Russie qu’il n’a pas le choix et qu’il faut se soumettre…

Les yeux d’acier de Séméonof brillèrent plus vivement. Savinski eut la sensation nette que si l’ancien officier était chargé des fonctions de commissaire à la contre-révolution, personne ne trouverait le chemin de son cœur et qu’un appel à la pitié le laisserait insensible. Une volonté sereine et implacable serait au service de l’intelligence la plus froide, la plus claire, la plus bornée d’œillères qui fût au monde.

— Et vous serez Robespierre l’incorruptible, répondit Savinski avec un sourire.

Séméonof haussa les épaules.