— Je vous quitte, maintenant, dit-il. Il n’y a aucun danger. Et je dois retrouver mon traîneau devant l’hôtel de l’Europe. Il faut que j’aille à la Douma.
Il parlait brièvement, sans explications, mais de nouveau sa voix avait ce quelque chose de caressant que la jeune fille avait noté tout à l’heure, lorsqu’il lui avait adressé pour la première fois la parole. Elle ne savait que dire. Il était peu agréable de quitter ainsi cet ami de quelques minutes : un ami… Le mot l’arrêta un instant, un ami d’une demi-heure tout au plus. Mais, un ami, n’est-ce pas quelqu’un sur qui on peut s’appuyer et qui vous protège ?… Elle accepta le mot et regarda son interlocuteur.
— Nous nous reverrons, dit-elle.
— Dieu donne, fit-il.
Il s’inclina devant elle, lui serra la main avec force et disparut.
Lydia, seule, hésita un instant, puis se décida à passer par une petite rue pour rentrer chez elle par le quai. Elle arriva en deux minutes au quai du Palais. Le soleil venait de se coucher. Il était cinq heures. Une lumière adoucie tombait des nuages dorés sur le magnifique paysage qui s’étendait devant elle : la Néva, dont la neige recouvrait encore les glaces ; à gauche, l’envolée unique du pont du Palais ; à droite, les piles massives du pont Troïtski et, en face d’elle, comme un grand animal accroupi au bord du fleuve, les bâtiments lourds et bas de la forteresse Pierre-et-Paul. Mais la flèche s’élevait aiguë dans le ciel, si haut qu’elle semblait devoir accrocher un nuage, fine comme une aiguille, et l’or qui la recouvrait paraissait avoir gardé quelque part de l’éclat du soleil qui venait de disparaître. Un calme comme on n’en connaît que dans ces admirables paysages septentrionaux régnait sur la nature. « Oui, tout est là, se dit Lydia, tout est là, comme hier, à sa place. » Et, sans en comprendre la raison, elle sentit une onde de bonheur monter en elle.
L’hôtel du prince Volynski avait une façade de peu d’importance. Mais, derrière les petits salons qui donnaient sur la Néva, on trouvait une salle de bal blanc et or, une galerie de tableaux, toute une suite d’appartements riches et magnifiques, dans le style noble des premières années de Nicolas Ier.
Une fois passées les triples portes qui défendaient la maison du froid, on arrivait dans un vestibule tiède cette année encore, malgré la guerre, malgré le manque de charbon et de naphte. On manquait de combustible dans les usines, mais les vieux habitants de la capitale avaient pris leurs précautions dès longtemps, et leurs caves garnies de charbon, leurs cours pleines de beau bois de bouleau entassé jusqu’à la hauteur du premier étage, leur assuraient un hiver confortable.
Dès qu’elle rentrait chez elle, et jusqu’à une ou deux heures du matin, Lydia se rendait chez son père.