C’était un homme déjà âgé et fatigué plus par la maladie que par les ans. Ses jambes alourdies refusaient leur service, et le prince ne quittait guère une petite chambre tapissée de livres dont la fenêtre avait vue sur la Néva et qui était meublée très simplement de fauteuils et d’un canapé de cuir vert. Il se tenait assis dans un grand fauteuil, entre la table et la cheminée, les jambes recouvertes d’un plaid à carreaux noirs et blancs, et une canne à poignée d’ivoire était à portée de sa main. Bien que la maison fût chauffée par un calorifère, le prince faisait brûler, d’octobre à mai, un feu de bois dans la cheminée et une de ses distractions favorites était de lancer dans les bûches de grands coups d’un tisonnier qui n’avait pas moins de quatre pieds de long. Et, tout en tisonnant, il parlait aux bûches, et leur adressait quelques propos coupés d’accès de toux qui secouaient son grand corps d’une extrême maigreur et sa figure creusée, au nez mince et accentué, aux yeux profonds et caves sous deux arcades sourcilières hérissées de poils noirs, tandis que sa barbe, coupée en pointe, était déjà blanche.
— Tu ne te sauveras pas, ma chère, criait-il à une bûche, en lui appliquant des coups de tisonnier. Il faudra bien que tu y passes.
Et, avec maladresse, il la poussait et la retournait jusqu’à ce que la flamme en jaillît.
D’autres fois, il se mettait à causer avec elles et leur disait :
— D’où viens-tu, hein ? Te souviens-tu des matins de printemps dans les forêts de Finlande, quand tu avais encore de la neige sur les pieds, mais que déjà le soleil jouait dans tes branches, que tu sentais le frisson de la vie nouvelle au fond de ton cœur engourdi et qu’au bout de tes rameaux les bourgeons se gonflaient presque douloureusement tant ils avaient envie de s’ouvrir ?… Et quel voyage pour venir jusqu’ici ! Les belles barges coloriées qu’un remorqueur traînait à travers le lac Ladoga ! Et te voilà ici, ma chère… Tu accomplis ta destinée, qui est de réchauffer les vieux os du prince Serge Volynski !
Souvent Lydia, blottie sur le canapé, tout auréolée de ses beaux cheveux blonds épars, écoutait les conversations de son père avec les bûches. Il avait le don d’animer tout ce qu’il disait et de faire rêver longtemps son enfant, qui restait sans mot dire, les yeux grands ouverts. Comme elle aimait son père ! Il y avait entre eux une entente si secrète, si profonde, qu’elle échappait à l’analyse et semblait à Lydia tout simplement miraculeuse. Quelles que fussent les paroles qu’ils échangeassent, elle sentait à un regard, à un silence, à une inflexion de voix, qu’elle était pour lui quelque chose d’unique au monde et qu’elle-même n’aurait jamais pour personne les sentiments qu’elle avait pour ce vieillard malade aux yeux de feu.
Ses rapports avec sa mère étaient bien différents. La princesse Hélène avait été très belle, très courtisée. Longtemps, elle n’avait pas eu d’enfant. Vers la trentaine seulement, une fille, Lydia, lui était née. La princesse avait continué de mener une existence brillante, puis peu à peu, l’âge venant, elle était devenue casanière. Elle sortait moins, rétrécissait le cercle de ses relations. Elle se mit à vivre presque entièrement chez elle, s’occupant on ne sait à quoi, car elle ne dirigeait même pas son ménage. Elle n’accompagnait plus, en été, son mari et sa fille à leur propriété de Petrovskoe, près de Smolensk, se levait plus tard chaque jour, avait horreur de la lumière qui n’était pas artificielle, veillait la nuit et se couchait au matin. La guerre éclata, alors qu’elle était déjà presque recluse. Ce lui fut une occasion de se renfermer complètement chez elle. Elle ne supportait que la présence d’un vieil ami, le général Vassilief, qui depuis vingt ans et plus brûlait pour elle du plus passionné des amours platoniques. Il passait de longues heures chaque jour auprès d’elle et dînait régulièrement à l’hôtel du quai du Palais. La princesse, dans son isolement, gardait le caractère le plus charmant, le plus aimable, le plus soutenu dans la même humeur tempérée. Elle voyait peu son mari et sa fille, mais se passait difficilement d’eux. Lydia l’aimait tendrement, comme on aime un être faible et qui a besoin de protection. Mais il n’y avait pas entre elles l’intimité entière qui régnait entre elle et son père.
Ce dernier, depuis quelque temps, la taquinait parfois.
— Eh ! petite, disait-il, tu grandis, te voilà une femme. Bientôt viendra un bel officier qui t’enlèvera. Ah ! s’il ne se conduit pas bien avec toi, gare à lui !
Et de sa main sèche il brandissait sa canne.