Lydia répondait :
— Je n’aime pas les jeunes gens, papa. Ils ne trouvent rien à me dire qui me touche. Et puis, je suis une petite fille, tu sais.
Le prince toussait pour cacher son émotion.
Ce jour-là, lorsqu’elle entra dans la chambre de son père, il était occupé à lire le journal du soir. On n’y trouvait pas un mot sur les événements qui depuis la veille agitaient la capitale. Une censure plus habile que la police supprimait les troubles. L’empereur était au grand quartier général, à dix-huit heures de Pétrograd : le front — tranquille comme à l’ordinaire pendant les six mois d’hiver. Ce qui n’empêchait pas les critiques militaires d’écrire deux colonnes sur ce néant de guerre. Seule, la rubrique « Ravitaillement » pouvait donner quelques inquiétudes aux lecteurs attentifs du journal. On y lisait que le charbon arrivait mal, que quelques usines avaient dû interrompre le travail, que les trains de blé étaient attendus de Sibérie, mais que pour le présent la réserve de la ville était au plus bas.
Lydia avait l’habitude de raconter à son père tout ce qu’elle avait vu et fait dans la journée. Mais elle jugea que, si elle disait que la troupe avait tiré sur Nevski, le prince s’alarmerait et que peut-être aussi on l’empêcherait de se rendre le lendemain soir chez une amie où elle devait danser. Du reste, d’ici demain, tout rentrerait dans l’ordre. Elle se borna donc à expliquer que la Perspective Nevski était barrée par la police et donna mille détails sur les conversations qu’elle avait eues avec les ouvriers, sans oublier de noter le rôle pacificateur des étudiants de l’Institut polytechnique.
Le prince l’écouta en silence.
— J’espère que cette honte nous sera épargnée, conclut-il.
Et il se mit à bourrer dans la cheminée les bûches qui reçurent une dégelée de coups de tisonnier.