Le lendemain, l’agitation ne fit qu’augmenter. On se battait sur Nevski, devant la gare Nicolas, sur la Perspective Souvarof et en bien d’autres points de la ville. Les troupes restaient indifférentes et, seule, la police supportait le poids de la lutte. Des cortèges d’ouvriers se formaient, peu nombreux, il est vrai. Ils brandissaient des étendards rouges sur lesquels on lisait : « A bas la guerre ! Vive la révolution sociale ! » D’aucuns disaient que c’étaient là des agents provocateurs, que le ministre de l’Intérieur lui-même avait suscité et organisé l’émeute pour mieux écraser le parti socialiste, auquel les difficultés du ravitaillement et la longueur de la guerre donnaient une force accrue. D’autres affirmaient que la révolution se ferait pour mettre fin à la trahison des ministres, pour couper court aux intrigues de Protopopof avec l’Allemagne et aux menées germanophiles du parti de l’impératrice.

Mais était-on à la veille de la révolution ?

Il y avait des années et des années qu’on la prédisait. Les Russes, parlant du régime impérial, disaient : « Ça ne peut pas durer », par ce besoin naturel qu’ils ont de déclarer intolérable un état de choses dans lequel ils s’arrangent cependant pour vivre avec confort, agrément et profit. Les classes sociales les plus opposées semblaient désirer la révolution et, dans la famille impériale même, elle trouvait des partisans qui ne cachaient pas leur opinion.

Et voilà qu’au moment de la réaliser, un revirement soudain se produisit. Personne n’en voulait plus. Le sentiment général était celui de la peur. Où allait-on ? Vers quel inconnu redoutable était-on entraîné ? Un vent froid glaça les âmes. Les chefs eux-mêmes des partis qui avaient travaillé à agiter les esprits et à rendre plus aigu le malaise tremblaient maintenant. Les Cadets et leur chef Milioukof, qui avaient attaqué le régime en pleine guerre avec une violence démagogique, repoussaient la révolution qui était à portée de leur main. Les leaders des partis socialistes de la Douma eux-mêmes étaient opposés au mouvement, et un jeune avocat, dont on disait qu’il avait un grand talent et qui s’était fait écouter à la Douma, A. F. Kerenski, essayait, le samedi soir encore, d’arrêter les ouvriers dans une réunion qu’il eut avec leurs chefs. La peur du lendemain était partout.


Par une brusque volte-face, la peur, deux jours plus tard, se changea en une joie frénétique, et notre petite amie Lydia y fut participante comme à peu près tous les habitants de Pétrograd. Le lundi matin 12 mars, la troupe passa au peuple et, en un clin d’œil, la révolution fut faite.

C’était encore une journée magnifique et froide de soleil sur la neige. Au commencement de l’après-midi, un certain nombre de personnes, appartenant à la meilleure société de la capitale, étaient réunies dans une maison de la Millionnaia, qui se trouvait derrière l’hôtel du prince Serge Volynski, dont elle n’était séparée que par une vaste cour. L’appartement du rez-de-chaussée était habité par un certain Ivan Choupof-Karamine, qui avait occupé un poste élevé au ministère de l’Intérieur, dans un des derniers cabinets de l’empereur. C’était un personnage bien connu pour sa causticité, pour ses vices, pour la splendeur de l’hospitalité qu’il exerçait. Il avait épousé une femme de vingt ans plus jeune que lui, dont on ne savait trop d’où elle venait, mais qui, à force d’art et d’artifice, était arrivée à faire de sa maison l’une des plus recherchées de Pétrograd. Nathalie Choupof-Karamine était aimable et souriante, mais la volonté y avait plus de part que la nature, et le constant sourire qu’elle s’imposait avait creusé aux commissures des lèvres de fines rides, comme on en voit, plus marquées, à la bouche des hommes politiques. Elle avait un défaut bien rare en Russie, où le naturel court les rues et même les salons. Elle avait gagné par une certaine déférence un peu servile envers les puissances du jour, quelles qu’elles fussent et si changeantes qu’on les vît, le droit d’être inscrite dans le Livre des Snobs, dont un nombre infime de pages est réservé au monde russe. Cette belle dame, ce jour-là, dès avant midi, voyant l’émeute triompher du gouvernement, avait téléphoné à plusieurs de ses amis de venir chez elle pour acclamer les vaillants soldats, « ces héros de la plus grande et de la plus pacifique des révolutions ».

Une vingtaine de personnes du voisinage, dont Lydia, étaient là, groupées aux fenêtres du rez-de-chaussée, regardant passer les héros. Ils défilaient en désordre dans la rue, un ruban rouge au fusil, une cocarde à la poitrine, sans officiers, se rendant pêle-mêle au palais de la Douma, qui, maintenant, appartenait au peuple. Le désagréable était que ces héros, lâchés à travers la ville, manifestaient leur enthousiasme en tirant en l’air des coups de fusil ou de revolver. Lorsque le coup partait droit sous les fenêtres de l’appartement Choupof-Karamine, les visiteurs qui l’occupaient avaient bien de la peine à réprimer un mouvement nerveux ou une contraction subite du visage.

— Ce n’est qu’un jour à passer, disait la souriante Nathalie. Nos soldats sont si bons ! Demain, ils rentreront dans l’ordre, puisqu’ils ont obtenu tout ce qu’ils voulaient et donné la liberté à notre cher peuple.

— Oui, cria la petite princesse Mirskaia, qui ne cessait de battre des mains au passage des troupes débandées, demain, avec le même élan, ils courront à la frontière et montreront aux Allemands ce qu’est la force d’un peuple libre.