— Quel admirable spectacle ! dit une autre femme. Cela ne peut être ainsi que chez nous.
— Nous ferons voir à l’Europe, ajouta un grave personnage, que la Russie seule peut faire une grande révolution sans verser une goutte de sang.
— Oui, c’est beau, dit à son tour Lydia, dont le jeune visage était rosé par l’enthousiasme, tout le monde sent la même chose aujourd’hui. Nous sommes tous frères. Je voudrais aller à la Douma. Il s’y passe des scènes magnifiques. Pourtant, ajouta-t-elle avec un sourire où se lisait un peu de confusion, je n’aime pas beaucoup ces coups de fusil…
— Ce n’est rien, charmante petite amie, reprit Nathalie Choupof-Karamine, un premier moment d’ivresse, un peu de désordre bien excusable.
Cependant le flot des soldats avait passé et la rue était à peu près vide. Quelques civils se hâtaient sur les trottoirs pour regagner leur logis.
A ce moment, Lydia vit en face d’elle l’homme qui l’avait secourue deux jours auparavant à la rue Michel. Il marchait lentement, mais de sa personne et de sa démarche se dégageait quelque chose d’autoritaire et de puissant à quoi Lydia le reconnut immédiatement.
Elle se tourna vers Nathalie et lui demanda :
— Savez-vous qui est ce monsieur sur le trottoir opposé ?
— Mais oui, ma chère, il est bien connu à Pétrograd. Sa vie est un roman. Jeune homme, il a mené une existence brillante, a eu tous les succès du monde. A trente ans, il s’est épris d’une jeune fille, l’a épousée, et depuis il a disparu. Il est devenu sauvage, renfermé. Sauf pour ses affaires, qu’il mène admirablement, il ne sort pas de chez lui. Voilà, je crois, quatorze ans que cela dure. Il ne s’est pas lassé de sa femme ; elle ne s’est pas fatiguée de lui. C’est le couple le plus uni de la ville ; ils se suffisent à eux-mêmes et reçoivent à peine. Il a l’air plus sombre que d’habitude. Évidemment, la révolution va troubler nos gens d’affaires. Bah ! ils s’adapteront vite.
— Vous ne m’avez pas dit son nom, dit Lydia d’une voix sérieuse, tout en suivant des yeux le passant.