Elle lui serra la main sans répondre et le conduisit chez le prince Serge.
VI
LE CARREFOUR DOUTEUX
Savinski était exaspéré contre Séméonof. Plus encore que le cynisme des propositions qu’il lui avait faites, le ton sur lequel il lui avait demandé sa collaboration l’irritait. Avait-il eu raison d’accepter de donner des conseils techniques aux maîtres de l’heure ? Ne prenait-il pas une part de responsabilité, si petite fût-elle, dans l’entreprise bolchévique qui menait la Russie aux abîmes ?
Que dirait-on de lui si l’on savait qu’il était en relations secrètes avec les dictateurs terroristes ? Leur règne serait de courte durée. Il n’aurait que la honte d’avoir cédé à leurs injonctions. Et pourquoi l’avait-il fait, du reste ? Pourquoi cette obstination à ne pas quitter Pétrograd ? Rien ne lui était plus facile que de passer en Finlande. Et là, il saurait bien s’arranger pour gagner avec les siens la Suède et l’Angleterre. Il ne trouvait pas de réponse à ces questions, auxquelles il revenait sans cesse. « Oserai-je le dire à Lydia Serguêvna ? », pensa-t-il un jour. Comment le jugerait-elle, elle qui était toute pureté ? Cacher quelque chose à son amie lui était déjà désagréable. Elle s’était formé de lui une idée si élevée, qu’elle l’obligeait à se hausser au-dessus de lui-même. Chose curieuse, elle parlait rarement des bolchéviques. Jamais il ne surprit d’elle un mot violent contre Lénine ou contre Trotski. Elle semblait vivre dans une ville que dévaste une horrible épidémie, dont on cherche à se garer, mais dont on n’accuse pas les hommes.
La Banque du Nord, comme les autres banques de Pétrograd, était nationalisée. Des gardes rouges l’occupaient et un commissaire siégeait dans le cabinet du directeur. Chaque jour, Savinski voyait une foule de gens qui attendaient devant la porte pour avoir eux-mêmes la confirmation de leur ruine. La Banque ne donnait que 150 roubles par mois sur les sommes en dépôt. Les possesseurs de coffres-forts étaient appelés en série. On confisquait les bijoux et l’or qui y étaient enfermés. Un désordre incroyable régnait dans cette maison où, la veille encore, tout se faisait avec méthode et raison. Ce spectacle irritait Savinski. Aussi ne passait-il qu’une heure le matin à la banque, heure perdue en de prodigieuses et vaines discussions avec le commissaire du gouvernement. Une fois, il vit arriver un Juif enlunetté qui débarquait tout droit de l’Institut Smolny avec un mot d’introduction de Séméonof. Le représentant du gouvernement lui posa plusieurs questions au sujet des négociations économiques et financières avec l’Allemagne. Savinski le jugea complètement ignorant des affaires, mais intelligent et désireux d’apprendre. L’idée qu’un homme tout neuf, pas décrassé, jamais mêlé à la vie financière, allait discuter des plus grands problèmes avec les chefs allemands avait quelque chose de risible… Mais l’entretien qu’il eut avec Savinski se passa sur un ton convenable.
Ce fut dans le courant de cette semaine-là, alors que ses nerfs étaient tendus et qu’il se cherchait querelle à lui-même, que Savinski reçut dans son appartement la visite d’un soldat à la figure assez fine. Le soldat insista pour lui parler seul, s’assura que la porte derrière lui était bien fermée, et dit enfin à mi-voix :
— Je suis envoyé par l’ingénieur Mouchine. Il désire vous voir. Il est au numéro 58 de la Moïka, au deuxième étage. Venez après le coucher du soleil et demandez l’appartement Kartachef. C’est moi qui vous ouvrirai la porte.
Le premier mouvement de Savinski fut de plaisir. « Après tant de coquins des deux partis, je vais enfin revoir la figure d’un honnête homme, se dit-il. Celui-là est un Russe qui ne connaît pas les compromissions. » Et il pensa à la vie errante de Spasski depuis plus d’un mois qu’il l’avait quitté. Il n’en avait rien su. Où avait-il disparu dans la tourmente ? La seule chose qu’il avait apprise était qu’il était encore en vie, car les bolchéviques, qui redoutaient son énergie et voyaient en lui un de leurs ennemis les plus redoutables, venaient de faire passer dans les journaux une note annonçant que cent mille roubles seraient payés à celui qui livrerait Spasski, mort ou vif.
Il regarda le soldat qui attendait sa réponse. « Et voilà un brave homme encore, se dit-il. Il en reste donc. Cent mille roubles, ce serait une fortune pour lui. »
Il lui serra la main et fit dire à « l’ingénieur Mouchine » qu’il serait à six heures chez lui. Lorsqu’il fut seul, une pensée lui traversa l’esprit : « Me voilà lancé dans une entreprise un peu hasardeuse. Est-ce que par hasard l’ingénieux Séméonof me ferait suivre ? Qu’est-ce qu’il y a au bout de cela ? La prison ou une exécution sommaire. » L’idée que Séméonof le surveillait l’amusa. « S’il s’occupe de moi, pensa-t-il, il doit savoir que je vois chaque jour Lydia Serguêvna, à laquelle il s’intéresse tant. » Mais bientôt il ne songea qu’au plaisir de retrouver Spasski.